Une devise.
C’est le message qui accueille celui qui entre à Buchenwald. “A chacun son dû”, Suum cuique, en latin. Que chacun reçoive ce qu’il mérite, ce qui lui est dû.
(image : Emile Victor, depuis wikipedia)
Dans les divers camps de concentration et d’extermination nazis, tous n’ont pas une devise, un mot d’accueil, semble-t-il. Impossible de retrouver celui de Sobibor ou Treblinka. Il semble que les camps destinés uniquement à l’extermination ne s’embarrassent pas de mots. Celui de Dachau et Auschwitz, en revanche est connu, célèbre même : “Arbeit macht frei”.
Ces slogans sont étonnants, absurdes. Les camps sont des monstres froids, impersonnels, où l’on ne comprend pas ce que l’on vient faire là, où l’immense variété des mobiles cachés derrière la volonté, non affichée, non lisible, d’extermination (des essais médicaux, des fabrications de lampes en peau humaines, des tests génétiques, et que sait-on encore) n’est pas écrite, explicite.
La réduction méthodique du détenu au rang d’animal se fait, par gestes, par procédures, par l’arbitraire du SS qui montre seul qu’il peut décider de tout ce qui régit ce qui reste de vie aux internés, même leur mort. Elle ne s’embarrasse pas de mots. Pourquoi donc ces slogans, alors ? Il restent une énigme, pour moi. Petit mot simple et court d’humiliation, qui restera ainsi en tête ? Geste de cynisme ? Confiance dans la puissance de persuasion d’un tel mot ?
Jedem das seine, donc. Vieux mot de la justice du droit romain. Manière de dire que l’entrée dans ce camp n’est que justice, et naturelle dans l’esprit de ceux qui l’ont conçu. Manière de montrer une froide rationalité de juriste devant l’absurde horreur du traitement qui suit, comme pour impressionner. Etrange individuation, cependant : à chacun son dû, c’est un rappel à l’individu. Comme pour rappeler que l’essence, tzigane, juive, homosexuelle n’est pas dissociée de l’individu.
Froide démonstration de la rationalité de l’absurdité assumée. Force du slogan. Démonstration pour l’histoire, sans doute plus que pour le détenu ?
3 Commentaires
[...] L’inscription, chose que je ne savais pas, est écrite, non comme un message d’accueil, mais tournée vers l’intérieur du camp. Comme un message pour le détenu, qu’il sache. Pas pour celui qui entre, le long du chemin Caracho, dans son convoi, après les heures de train. [...]
Meilcour.fr » Jedem das seine (2) added these pithy words on nov 30 09 at 00:49“La réduction méthodique du détenu au rang d’animal”. Au rang d’ombre, comme dit ci-dessous :
…De ses bras moribonds, Ernie étreignit le corps de Golda en un geste déjà inconscient de protection aimante, et c’est dans cette posture que les trouva l’équipe du Sonderkommando chargée de brûler les Juifs au four crématoire. Il en fut ainsi des millions, qui passèrent de l’état d’homme de l’ombre à celui d’ombre.(…). Ainsi donc, cette histoire ne s’achèvera pas sur quelque tombe à visiter en souvenir. Car la fumée qui sort des crématoires obéit tout comme une autre aux lois physiques : les particules s’assemblent et se dispersent au vent qui les pousse. Le seul pèlerinage serait, estimable lecteur, de regarder parfois un ciel d’orage avec mélancolie.
Et loué. Auschwitz. Soit.. Maïdanek. l’Eternel. Treblinka. Et loué. Buchenwald. Soit. Mauthausen. l’Eternel. Belzec. Et loué. Sobibor. Soit. Chelmno. l’Eternel. Ponary. Et loué. Theresienstadt. Soit. Varsovie. l’Eternel. Vilno. Et loué. Skarzysko. Soit. Bergen-Belsen. l’Eternel. Janow. Et loué. Dora. Soit. Neuengamme. l’Eternel. Pustkow. Et loué soit….Parfois, il est vrai, le cœur veut crever de chagrin. Mais souvent aussi, le soir de préférence, je ne puis m’empêcher de penser qu’Ernie Lévy, mort six millions de fois, est encore vivant, quelque part, je ne sais où… Hier, comme je tremblais de désespoir au milieu de la rue, cloué au sol, une goutte de pitié tomba d’en haut sur mon visage ; mais il n’y avait nul souffle dans l’air, aucun nuage dans le ciel… Il n’y avait qu’une présence.
André Schwarz-Bart,
Le Dernier des Justes, Le Seuil

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