Un voyage vers Buchenwald, 1.

Cela se passe en 1945. Fin avril, ou tout début mai. Le camp vient d’être libéré. La libération, sur laquelle je reviendrai, a été un drôle de moment : les américains approchant, un grand chaos a suivi, les SS ont fui, et la résistance interne au camp a assuré elle-même sa libération, effectuant des recherches aux alentours. Bref.

On connait la suite : la visite des habitants de Weimar, que Patton ordonnera, et surtout, le secours aux survivants, la découverte des piles de cadavres, et de ces hommes qui ne sont plus que peau et os, rongés par le typhus et la dysenterie.

Parmi les secours, ma grand-mère. Simone. Elle a vingt-quatre ans, est issue de la grande bourgeoisie lyonnaise, et a décidé, quelques mois auparavant, de s’embarquer dans une aventure folle, ambulancière auprès des armées de libération alliées. Elle se retrouve ici, découvrant les corps, après déjà des milliers de kilomètres d’aide, de soins, de rigolades aussi, dans le drame, avec sa conductrice, “Petit Bob”, les officiers américains, et toute la bande de ces 226 ambulancières de la Croix-Rouge Française, qui rapatrieront plus de soixante-mille déportés.

Simone, c’est la mère de ma mère. Claude, le père de mon père. Ils se connaissent un peu, viennent d’un milieu proche. Le père de Claude, Eugène, était général à Lyon, et les parents de Simone banquiers. Ils ont des amis communs, notamment, et se connaissent de vue (Claude est connu dans ce petit milieu, puisqu’il est entré major à Saint-Cyr juste avant la guerre, enfant brillant dans un milieu où l’on valorise et sait les succès).

Voilà donc la scène. Simone qui fait des kilomètres et cherche des détenus français. Claude, libéré peu de temps auparavant, qui pèse moins de quarante kilos, après seize mois dans le camp. Simone fait la joie des officiers américains, et rit avec eux. Elle tombe sur un jeune officier de liaison français, qui vient, libéré de Buchenwald, d’obtenir de continuer le combat. Un peu remplumé, quelques semaines après la libération, il n’a pas envie de rentrer, mais de participer à la fin de la libération. Il a réussi à troquer son costume de prisonnier contre des bouts d’uniforme, mélange de veste française, de casque américain. Il a l’envie d’en découdre et d’agir. Il a vingt-quatre ans lui aussi, et vient de passer seize mois ici.

Simone tombe sur Claude, qui lui dit : “Simone, mais qu’est-ce que vous faites là ?”. Comme surpris de la présence de cette jeune fille sur ce lieu si loin de leurs rencontres habituelles. On est loin du salon de l’appartement bourgeois lyonnais. Et oui, c’est la présence de Simone, plus que l’état squelettique de Claude, qui parait extraordinaire aux présents. Claude, c’est son métier, c’est un homme, et ce théâtre a été le sien pendant près de deux ans. Simone, elle, est menue, fine, gracieuse. Elle n’a rien à faire ici.

Ils se rencontrent, rient, s’étonnent, échanges des nouvelles des amis communs, qui sait, pleurent peut-être un peu. Je n’ai pas eu connaissance du réel programme de la soirée, des réjouissances. Claude confiera à Simone de bien transmettre le message à ses parents, forcément morts d’inquiétude, depuis que la presse a montré les images du camp, qu’il va bien, et rentrera un peu plus tard. Il a juste un peu de travail à accomplir. Peu après, Simone poursuit sa mission de rapatriement et soin aux déportés. Claude, lui, va monter dans la jeep qui ouvrira les portes de Prague.

Drôle de rencontre. Qui précédera celle de mes parents. Familiarité des protagonistes, mais incongruité de la situation. La guerre, simplement ?

Ils se retrouveront à Lyon quelques mois plus tard.


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8 Commentaires

[...] This post was Twitted by un_swissroll [...]

Twitted by un_swissroll added these pithy words on oct 03 09 at 18:43

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Buchenwald par Meilcour | MatooBlog added these pithy words on oct 04 09 at 16:43

[...] This post was Twitted by sucregandhi [...]

Twitted by sucregandhi added these pithy words on oct 04 09 at 22:06

[...] Claude jusqu’à Prague, Prague, justement, et une image qui fait penser à l’histoire de Simone et Claude : des infirmières de la Croix [...]

Meilcour.fr » Seules photos added these pithy words on oct 16 09 at 22:01

Bonne route à eux !

FrédéricLN le 4 octobre 2009 à 04:10

Etonnant. Pourquoi omets-tu les noms de famille? L’anonymat est-il encore nécessaire alors que les derniers témoins oculaires de la barbarie nazie disparaissent?

Herve Kabla le 4 octobre 2009 à 10:10

Etonnant de rester 16 mois dans le camp de Buchenwald et de pouvoir retourner sur le front. Marguerite Duras dans la douleur nous retrace ce parcours de survivant “mort vivant” http://pagesperso-orange.fr/d-d.natanson/la_douleur.htm
Comment a t-il vécu après cet enfer ?

Elise le 26 novembre 2009 à 04:11

Elise : oui, j’ai lu, et vu la douleur au théatre, avec Dominique Blanc, récemment, sublime de cete saleté.

Claude a vécu une belle vie par la suite, eu une grande carrière de militaire, mais est mort relativement jeune, à 60 ans, d’un cancer. Il ne l’a jamais dit, mais cette déportation a évidemment laissé des traces physiques. VOus me donnez l’occasion d’un billet, tiens, à ce sujet.

nv le 26 novembre 2009 à 04:11

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