1993, sans doute.
C’était un 10 février, j’en suis sûr. L’année, je ne m’en souviens plus vraiment. Ce devait être en 1993, ou plutôt en 1994, puisque j’étais en prépa, et sans doute en carré. Je travaillais simplement, ce soir. Ma grand-mère, qui m’hébergeait à Paris pendant ces années de guerre, était allée diner. Je ne sais plus où. Etait-elle chez Patrick et Sophie, sortie chez de bons amis ? Toujours est-il que je me retrouvais seul.
C’était sûrement en 1994, puisque j’avais déjà vécu un rituel quasi comparable l’année précédente. Le 10 février, les appels se succédaient chez ma grand-mère. C’était l’anniversaire de la mort de son mari, Claude. venaient des témoignages de fidèles, d’amis de toujours, des petits mots. Serge G. avait envoyé, comme tous les ans, sa boite de chocolats, et je reconnaissais dans les noms que je notais sur un papier, pour Thérèse, des patronymes familiers.
Ce soir là, un appel va durer un peu. Il s’agit d’Abel, auquel je réponds, qui me demande Thérèse, auquel j’apprends son absence. En général, cela s’arrête là, avec un gentil mot signifiant les pensées douces, l’amitié, la fidélité de proches, d’elle ou de Claude, des deux souvent.
Avec Abel, ce soir-là, nous n’allons pas en rester là. Abel a été déporté avec mon grand-père à Buchenwald. Et nous allons en parler. Ce sera lui, surtout, qui me parlera. Tous les ans, semble-t-il, depuis 1981, ce 10 février, des souvenirs lui remontent au cœur, sortant d’une mémoire enfouie à la fois dans les tripes, dans le corps, et dans la tête.
Ce qu’il me dit, je ne m’en souviens plus vraiment. J’entends un souvenir sur les camps, leur horreur, mais surtout sur les destins qui s’y sont joués, sur l’extraordinaire esprit de quelques personnes, qui ont tout fait pour ne pas jouer le jeu de la dégradation imposée. Il me parle de mon grand-père, beaucoup, qui faisait partie de ces gens-là. Nous parlons d’après, aussi, de moments de la guerre d’Algérie, de rencontres au fil des ans, mais on revient toujours à Buchenwald, par intermittence.
Il me reste de ce moment une impression diffuse, mais chaude. La discussion a duré une bonne heure et demie. J’étais dans la chambre de ma grand-mère. Je me souviens bien de ce téléphone couleur crème, qui gardait des traces de la poudre qu’elle se mettait, qu’elle se met toujours, coquette, pour avoir bonne mine, et que j’avais le réflexe d’essuyer avec un regard amusé. Il faisait chaud dans sa petite chambre, sur ce fauteuil en cuir blanc dans lequel elle s’assoupissait volontiers devant la télé.
J’ai été le réceptacle de cette mémoire. Abel avait chevillée au corps ce souci de la transmission, mission qui ne l’a jamais quittée. Je n’avais pas vingt dans, j’étais le destinataire, légataire d’éléments de mémoire. Cela tombait bien, d’ailleurs, et j’avais accueilli cela sans gravité, mais avec intérêt, proximité immédiate, le relançant, reprenant, interrogeant.
Il a pris mes coordonnées, et fait parvenir par courrier quelques livres sur les camps, édités par la FNDIR-UNADIF, qu’il m’a dédicacés d’un mot tremblant et sincère. Par timidité, je n’ai jamais osé le rappeler, creuser. J’étais en plein boulot, et n’aurais vraiment su que faire, par la suite.
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En 2008, peu avant sa mort, j’ai recroisé Abel Farnoux. C’était dans la salle à manger du Quai d’Orsay, le jour de la fête de l’Europe. Abel Farnoux était l’invité de marque, l’ancien à qui Jean-Pierre Jouyet avait remis des hommages. Je me trouvais là, comme d’habitude comme un cheveu sur la soupe, à une table où nous parlions du referendum irlandais, du mini-traité…
Au café, je suis allé voir Abel. Me suis présenté. Nous avons poursuivi notre discussion laissée là lors de ce coup de fil. Il était fatigué, mais manifestement heureux de me voir, et nous nous sommes lancés dans une heure de souvenirs, ignorant le temps qui passe, et le reste des europhiles et dignitaires présents, la PFUE et tous ces sujets si actuels. Je suis sorti avec un peu de la même chaleur reçue quatorze ou quinze ans auparavant, et m’en suis retourné à mes occupations. Lui avait l’air heureux, l’oeil brillant de ces souvenirs évoqués.
Abel Farnoux est mort quelques semaines plus tard. Me restent deux rencontres furtives et chaleureuses, et ce petit legs de mémoire, pas un devoir, mais une acceptation simple, chaleureuse, non morbide.
7 Commentaires
Superbe billet. Puissant, discret à la fois. Bel hommage: à cet homme, à la mémoire, à la filiation… Il faut écrire plus, Nicolas.
C’est d’actualité et ça fait écho à votre billet : http://www.marianne2.fr/Walter,-retour-en-resistance-Le-film-que-l-UMP-n-a-pas-aime_a182257.html
Le documentaire, qui sortira le 4 novembre porte sur les valeur du Conseil National de la Résistance et revient sur l’épisode de la visite du Président sur le plateau des Glières.
Merci Pierre.
Houda : lien intéressant, mais j’aimerais autant que ces billets restent un peu en dehors de l’actualité. On doit pouvoir discuter sans parler de Sarkozy à tout bout de champ.
Nous ne nous connaissons pas… et je me trouve fort surpris de constater que vos récits personnels et familiaux résonnent très forts chez moi…
Force du billet, bien sûr, et réflexions en creux au sujet de mes propres grands-parents à qui je n’ai pas eu le temps de poser toutes les questions…
Frédéric : c’est l’objet de ce genre de billets que de tester la force universelle de ces histoires. Content donc quand ça marche !
Beautiful writing, M Vanbremmersch. Hope to read more histoires such as this one…
xoxoxo

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