Le rapport Gaymard sur la situation du livre (PDF) semble ne pas trop s’éloigner du rapport habituel de l’Etat à l’industrie culturelle. Une seule phrase, habilement relevée par Mathieu dans ses notes suffit à rappeler l’esprit habituel qui prévaut à ces relations.
Il est, par ailleurs, difficile de croire que le dispositif ne serait plus adapté au secteur du livre alors que la quasi-totalité des acteurs qui y interviennent - et sont à ce titre très au fait des mutations du secteur et donc bien placés pour en juger - estiment que cette loi, sous sa forme actuelle, permet un équilibre plutôt vertueux de la filière du livre.
Le cas du ministère de la culture est assez unique : les relations des autres ministères à leurs interlocuteurs sont rarement autant les mêmes, celles d’une diction de leurs politiques par les activités économiques dont elles ont la charge. Évidemment, tout ministère entretient avec les représentants de ses secteurs des relations proches, mais on imagine mal des rapports aussi proches. Jamais un ministre de l’industrie n’oserait confier au président de PSA une mission sur le cadre réglementaire de l’industrie automobile, jamais on ne verrait un ministère du commerce établir un livre blanc sur les prix dans la grande distribution sans faire le tour de toutes les parties prenantes d’un tel dossier.
Pourquoi donc la culture fait-elle l’objet d’une telle exception ?
Je n’ai pas l’explication, mais des indices. Le ministère de la culture est dans une logique de combat pour son existence, pour sa nécessité. Les industries culturelles sont la raison de vivre d’un ministère qui a oublié depuis longtemps les utilisateurs, les clients, les consommateurs de culture. Ils sont invisibles, non représentés en tant que tel. Les associations de consommateurs, par ailleurs souvent faibles en France, et maltraitées dans de nombreuses consultations, disposent de peu de légitimité sur ces sujets (après tout, on parle de culture, pas de “consommation”… même si beaucoup d’argent est en jeu). Le ministère de la culture entretient donc ainsi une relation bilatérale depuis des années, sans vraiment se rendre compte de l’absence d’autres acteurs dans son jeu incestueux. Il en va de sa survie, de son existence, qui se confond désormais avec le soutien aux industries culturelles, plus qu’à la culture. La différence entre les deux n’est plus pensée, le public souvent absent des réflexions ministérielles.
A force de nourrir des fonds, de permettre la diffusion d’oeuvres, de faciliter la création, le ministre est devenu autiste, et surtout, dépendant. Dépendant de professionnels qui l’ont bien compris. Tout un écosystème qui vit ensemble, et ne distingue plus bien la logique économique de la logique culturelle, au point de commencer un rapport sur le livre par ces mots :
Certes, le livre, comme Malraux aimait à le dire du cinéma, est aussi une industrie. Toutefois, il n’est pas que cela. Il est plus que cela.
Ce n’est pas condamnable, en soi. Mais il serait peut-être bon qu’un jour, quelqu’un prenne ce ministère, le secoue un peu, pour le faire revenir à la réalité, le connecte avec autre chose que les intérêts économiques d’acteurs d’une chaîne culturelle en plein bouleversement…
15 Commentaires
[...] sur la défensive, m’amènent surtout à les rapprocher d’autres propos comme ceux tenus par Nicolas Vanbremeersch suite au rapport Gaymard sur la situation du livre (.pdf), à la perle relevée par Mathieu et aux [...]
La Feuille » Archive du blog » Les industries culturelles ne sont pas la culture added these pithy words on mar 25 09 at 17:54[...] sur la défensive, m’amènent surtout à les rapprocher d’autres propos comme ceux tenus par Nicolas Vanbremeersch suite au rapport Gaymard sur la situation du livre (.pdf), à la perle relevée par Mathieu et aux [...]
Noticias Edición Digital » Blog Archive » Les industries culturelles ne sont pas la culture added these pithy words on mar 25 09 at 19:00Mouais… Non seulement les lecteurs semblent absents de ce rapports, mais comme d’habitude, le numérique est d’abord traité en tant que risque (de piratage, de désintermédiation…) au lieu d’être vu comme une opportunité, comme une partie de la solution aux problèmes de cette industrie (sélection des manuscrits laborieuse, coût de fabrications et de distribution élevés, taux d’invendus - et donc de retour au pilon- importants…). Dommage, une fois de plus.
La prise en compte du numérique est assez liée à cette absence d’intégration du “client” ou du citoyen dans le fonctionnement du ministère. On ne parle qu’à des industries culturelles qui font face à des bouleversements, et pas aux nouveaux acteurs. D’où craintes et envies de retours en arrière. Symptomatique.
Très bien, en effet, le billet de Matthieu.
Je me suis servi de quelques passages du rapport pour agrémenter mon billet sur l’arrivée de Google dans l’édition électronique avec 500000 ouvrages du domaine public.
Aurait-on encore une fois deux trains de retard ?
Tellement navrant, et tellement symptomatique. Je ne pense pas que c’est seulement typique du ministère de la culture. C’est typique aussi d’une mentalité française et colbertiste pour qui l’économie ce sont les entreprises, ça sert à bénéficier aux entreprises, et pas aux consommateurs. Je repense à un mec de Bouygues Télécom interviewé sur BFM sur l’attribution d’une quatrième licence et qui s’est emporté, en disant que s’il y a une nouvelle licence Bouygues Télécom sera mis en difficulté et devra mettre des gens à la porte. Au delà du caractère douteux et opportuniste de cet argument, il faudrait surtout se rappeler que l’objectif des licences de téléphonie mobile n’est pas de donner de l’activité à des entreprises, il est de permettre la fourniture d’un service aux *consommateurs*. Pareil avec la sur-réglementation de la distribution, etc., etc.
Entièrement d’accord avec cette analyse.
On aurait aussi pu citer le rapport Olivennes.
Etant un fétichiste invétéré du livre sous sa forme papier, je me réjouis d’un rapport qui recommande la continuité du livre à prix unique. C’est la seule garantie sérieuse de retrouver des librairies indépendantes en nombre suffisant et sur tout le territoire. Et ce, même si des initiatives de la grande distribution (centre ”culturel” Leclerc par exemple - c’est à pleurer) ont hélas contribué à faire disparaître définitivement des libraires indépendants du centre ville de quelques villes moyennes.
Et si je crois comprendre le sens de ce billet, il me semble que culte des nouvelles technologies est un leurre en la matière car les lieux virtuels ne peuvent remplacer avantageusement les lieux réels que sont les petites librairies et leur rôle culturel essentiel au même titre que les petits théatres ou les salles de cinéma indépendantes.
Welcome back Nicolas!
@petitjardin: Personne ne vous empêche d’être fétichiste, c’est une perversion plutôt sympathique… Maintenant, vouloir orienter le cadre légal dans le seul but de favoriser certains acteurs au détriment d’autres à qui on ne demande jamais leur avis, c’est autre chose; Et revoilà les “petites librairies”… Étonnant comme, lorsque les intérêts d’acteurs établis (voire dominants) sont menacés, ceux-ci cessent provisoirement d’étrangler les petits pour mieux les envoyer en première ligne : les petits libraires, les petits producteurs de films, les pauvres auteurs-compositeurs-qui-galèrent, les agriculteurs en moyenne montagne… A la fin, la législation est quand même favorable aux blockbusters et aux céréaliers de la Beauce
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@ vains dieux. En l’occurrence, il me semble que les ”petits” qui ne semblent pas beaucoup vous interesser ne sont pas ”envoyés” en première ligne. Ils y vont seuls et depuis longtemps, conscients et responsables de l’intérêt citoyen du mode d’échange culturel de proximité qu’ils contribuent à rendre concrêt.
Je comprends la grande tentation pour les nouveaux intervenants de l’économie (numérique) de devenir à leur tour influents et créateurs de nouvelles pratiques comme je peux comprendre leur impatience face à un pouvoir établi qui les ignore ou ignore son époque.
Il me semble toutefois que ces lenteurs doivent permettre de réfléchir. Je ne suis, en effet, pas certain que la modernité numérique soit un bienfait évident pour la littérature, pas plus que la technologie de la chimie industrielle ait pu l’être pour l’agriculture, n’est-ce-pas ? On trouvera toujours quelques défauts au modèle du prix unique mais je me méfie d’un empressement à consonnance libérale à le remettre en question sous prétexte de libérer le déploiement de nouvelles pratiques de diffusion. Je crois au contraire qu’une grande prudence doit guider le législateur dans l’évolution vers un monde en réseau, aussi libre que sous surveillance et donc témoignant d’un progrès très relatif auquel je ne suis pas pressé d’accéder. Au train où vont les choses, il sera bientôt infiniment réjouissant et vital de quitter les écrans divers et variés pour partir lire au pied d’un arbre un bon vieux livre en papier avec les hauts de feuillets à découper soi-même. J’espère que ce plaisir ne sera pas réservé aux originaux et aux néo-nantis d’un new age numérique devenu à son tour aliénant.
L’économie de la culture me semble bien illustrer l’avenir du capitalisme.
En effet, le postulat de départ est que l’artiste, génie méconnu, crève d’envie d’être reconnu en tant que tel, et, pour cela, donne tout ce qu’il a.
Et, à l’aide de tout ce que la technique fournit aujourd’hui, une infime minorité d’artistes dans la population suffit à saturer le marché et à offrir bien plus que ce dont tout le reste de la population pourrait avoir besoin.
(On peut imaginer de la même manière que les progrès le plus souvent rejetés de la mécanisation et de l’appel au capital pour produire permettrait qu’une infime minorité de maniaques incapables de concevoir leur existence sans travail suffise à couvrir par leur production l’ensemble des besoins humains ou du moins épuiser les ressources disponibles)
Mais dans notre société réelle, qui ne veut pas entendre parler de solidarité mais uniquement d’insertion par le mérite et le travail y compris lorsqu’on parle uniquement de culture, on est obligé de créer artificiellement du travail : journalistes, prescrpteurs, marketters, techniciens, comptables, experts de tout poil, etc. .
Et l’on sait que quoi que l’on fasse, on aura toujours bien assez d’aspirant artistes travaillant pour infiniment moins que ce qu’ils créent. Même si on les emprisonnait, qu’on leur coupait les mains, ils voudraient encore créer et le feraient avec leurs pieds s’il le faut.
Alors, puisque notre société est encore névrosée au point de ne pas s’imaginer autrement qu’au travail, l’important, ce ne sont pas les artistes : ce sont ceux qui dépendent de leur travail : l’industrie de la culture : celle que le progrès menace, menace horrible s’il s’en fut, d’inutilité, c’est à dire, de paix et de temps pour enfin se consacrer à ce qui peut avoir de l’importance.
@Petitjardin: Vous n’y êtes pas, les “petits” m’intéressent… M’intéresse encore plus la question de savoir pourquoi ils souffrent en général d’un tel syndrome de Stockholm au bénéfice d’entités qui ne leur veulent pas vraiment du bien (du moins pas plus de 8%
); Les artistes et les internautes ont des intérêts plus convergents que les intermédiaires veulent le laisser croire.
Je suis très sensible à votre éloge de la lenteur, et de la réflexion qu’elle permet. Cependant, je pense qu’en l’espèce il ne s’agit pas de réfléchir mais plutôt de s’accrocher à un modèle économique existant, le plus longtemps possible. Je comprends complètement que les acteurs qui en profitent souhaitent que tout continue comme avant. Pourquoi le ministère les appuie inconditionnellement, c’est un autre débat mais les pistes ouvertes par Nicolas me semblent pertinentes.
Bien à vous!
@ vains dieux. A terme nous serons tous des internautes. Est-ce que les interêts des artistes et du public convergeront mieux qu’avant pour autant ? Je n’en sais vraiment rien mais peut être que la lecture du livre de Nicolas me permettra d’avoir une idée plus précise sur ce point. Par ailleurs, on peut souscrire à cette représentation : le Ministère de la Culture conserve plus qu’il ne crée. L’innovation dans ce ministère consistant souvent à mettre en place des protections pour les oeuvres existantes ou à venir et en conséquence pour les artistes. Celà ne me choque pas. Ces protections nouvelles étant souvent rendues nécessaires par des situations souvent catastrophiques : au premier rang de ces situations, celle où le public ne peut plus avoir accès aux oeuvres, par défaut de moyens pour diffuser ou créer. La piste qu’ouvre Nicolas sur les ”consommateurs culturels” est intéressante à condition de ne pas tomber dans le syndrome de l’audimat et autres ”prix du public”. Si nous évoluons vers des relations nouvelles entre le public et l’artiste ou entre l’état et la culture, ces relations doivent en premier lieu s’attacher à renforcer la protection de l’artiste, à créer les conditions de sa liberté totale d’expression et à assurer une diversité de la création artistique. Car c’est par ce moyen principal que l’on produit concrètement de la culture et de l’innovation.
D’autres indices pour corroborer l’intuition de Nicolas : les changements de nom dudit ministère. D’abord “Ministère des Affaires culturelles”, soit “Affaires” = ce qui concerne les activités d’interêt public, qui fait l’objet d’une gestion de l’Administration, ensuite “ministère des Affaires culturelles et de l’Environnement”, avec l’introduction de la notion de “patrimoine”, en 1978 l’Environnement s’efface pour faire apparaître la Communication, en 1988, anecdotique : “ministère de la Culture, de la Communication, des Grands travaux et du Bicentenaire”, en 1992, rapprochement incestueux du “ministère de l’Éducation nationale et de la Culture”, en 1993, surprenant, le “Ministère de la Culture et de la Francophonie” (parce que une de ses missions principales n’est-elle pas déjà de promouvoir la culture française ?) En 50 ans, 13 dénominations différentes, dont 10 sur les 30 dernières années.
Ce ministère se bat tellement pour son existence qu’il ne sait plus comment il s’appelle et ce d’autant plus qu’un petit “conseil de la création artistique”, ainsi qu’un “secrétariat d’état à la prospective et au développement de l’économie numérique” (ôtez-moi d’un doute, l’économie numérique c’est bien aussi les réseaux et donc la communication ?), sans oublier la “direction du développement des médias” relevant du premier ministre, se détachent de son contrôle.
Par contre, il s’occupe de l’urbanisation du Grand Paris (ah ? pour l’architecture ?) alors que la lettre de mission du chef de l’état veut mettre l’action sur “patrimoine, création et transmission des savoirs”.
Qui va nous secouer ce ministère ? Le ramener à la réalité ? Tâche titanesque, impossible au vu des débats parlementaires actuels sur la LCEN et du mur sur lequel viennent rebondir les remarques sensées et factuelles des députés.
Hélas !
Merci pour tes reflexions, Nicolas. Il est amusant de voir que c’est le ministère qui clame que son essence transcende les questions économiques ou industrielles qui oeuvre le plus pour les intérêts économiques et industriels de son secteur.

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