Ce soir, samedi, le 28 août, on va fêter l’anniversaire du discours de Martin Luther King, “I have a dream”, d’une étonnante manière, sur les marches du Capitole, à Washington. Ce soir, devant le monument, en bas de la statut de Lincoln, on aura droit au défenseur d’une nouvelle manière de faire vivre le rêve américain, celle de Glenn Beck, et de Sarah Palin. On aura aussi une nièce de MLK, mais une conservatrice, pro-life, et n’hésitant pas une seconde à faire un lien direct entre son illustre oncle et le mouvement des Tea Parties, dont Glenn Beck est un des héros.

restoring honorCa s’appelle Restoring Honor. Et c’est beau comme tout le mouvement des Tea Parties, et de Glenn Beck, un de leurs héros. Vu d’ici, de paris, ça fait rire, comme une franche caricature de tout ce que l’Amérique peut comporter de folie, en incarnation télévisuelle (dans son émission hebdomadaire de Fox News) et de longue tradition de personnages (speaker radio qui émerge par ses émissions enflammées, devenu mormon  il y a dix ans, ayant vécu la rédemption après une jeunesse difficile, …).

Ce sera un nouveau pic d’exposition des Tea Parties. Un truc qu’on ne saisit pas, et qui parait si lointain, si étranger.

Sauf que.

Il y a matière à se demander ce que pourrait être un Tea Party à la française. Ses ressorts ne seraient pas les mêmes, évidemment. On ne parlerait pas ici d’un mouvement, aussi volumineux, tapant sur l’Etat infantilisant, appelant à restaurer les vraies valeurs fondatrices de notre pays (la foi en l’individu, en primeur) sur le progressisme et assimilant un président PS à un communiste fini.  Notre récit national n’est pas le même. Mais.

Les Tea parties sont nés de la déconfiture post George W. Bush. Un électorat conservateur, populaire, ne se reconnaissant plus dans un parti “de Washington”, perdu dans une crise économique majeure, qui remet en cause so nsystème, et dans les choix politiques du parti de droite, qui l’a oublié, a outrageusement été un “parti de l’argent”, et a appuyé sur les peurs, faisant de la “guerre” contre le terrorisme la pierre angulaire de ses deux mandats.

L’analogie est effectivement trop simple, mais on se prend à penser au terrain qui existe en France. Un électorat conservateur qui ne supporte plus un gouvernement qui a fait des cadeaux aux riches, qui prône en tous coins la “guerre” contre l’insécurité, et qui se décrédibilise sur fond d’affaires permanentes, jamais (ou presque, les broutilles de Blanc et Joyandet) sanctionnées. L’ambiance est aussi pourrie que quand Obama a émergé, comme recours : notre pays pue, l’ambiance est délétère, l’opinion n’a plus confiance en ses élites politiques (le sondage - contesté - d’Opinion Way pour Le Figaro en atteste : les Français ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour traiter le problème de l’insécurité - PDF). L’agenda politique est fait d’une succession de polémiques, qui tuent la proposition, l’élan national.

Les Tea parties sont nés d’un mouvement autonome, en opposition au parti Républicain. Ils le menacent sur sa droite. Ils se sont organisés en réseaux, à partir du web. Ils ont gagné des amis à partir d’une adéquation avec l’esprit du web : pas de hiérarchie, des leaders issus de l’expression et de l’accord d’autorité par le réseau, une suroccupation, maligne, des espaces d’expression du peuple. Ils avaient leur propre agenda, fait d’analyses complotistes de l’actualité (de l’Obama pas né aux Etats-Unis, ou musulman, la peine de mort, …).

En France, nous en avons l’embryon. Le récit de ce mouvement est celui d’un pays assiégé, en déclin, qui perd son âme. Les signes qu’il valorise, c’est l’équipe de France où l’Islam ferait sa loi, ce sont les Roms qui nous envahissent, des Burqa qui fleuriraient à chaque coin de rue. C’est l’identité nationale en danger. Son media d’origine, c’est fdesouche, dont l’audience progresse sensiblement (j’ai mis un étalon de mesure pour comparer, bien identifiable). Ses héros et speakers, c’est Marine Le Pen, bien sûr, mais aussi Thierry Mariani, Eric Ciotti, Lionnel Lucca, ces hommes qui, bien qu’au pouvoir, légitiment leurs combats en donnant écho à leur récit. Ils ne sont pas encore aussi organisés que les Tea Parties, mais on les sent, un peu partout. Dans les commentaires de vos articles de presse, dans le café d’à côté, dans les émissions où les auditeurs ont la parole. Ils ont peur, le futur les inquiète (à juste titre), et Nicolas Sarkozy, par l’équilibre qu’il présente aujourd’hui, n’emporte plus leur adhésion, malgré ses appels du pied.

L’exécutif a en effet un rôle. Bush avait légitimé le substrat idéologique des Tea parties, mais son action publique ne pouvait pas les satisfaire. Nicolas Sarkozy, le fameux débat sur l’identité nationale (qui serait menacée), et les seconds droitistes de l’UMP qu’on entend partout, légitiment le récit de la disparition nationale et de la menace étrangère. Les actes ne peuvent pas suivre, évidemment : on ne va pas sortir de l’Europe, l’insécurité ne recule pas, et interdire la burqa n’est qu’un gage, qui ne fera pas disparaître l’islam. Pendant ce temps, cette partie de l’opinion bout, râle, commente. Se pose la question de savoir quand elle s’organisera, avec un candidat qui l’appellera à bouger vraiment, la formera, lui dira d’envahir twitter, Facebook et d’inonder le web de sa pensée, et osera organiser une manifestation majeure. Pour l’instant, c’est une foule sous le radar, qui ne se sait pas. Et demain ? Marine Le Pen jubile. S’organise-t-elle ? Après son duel contre Gollnisch, saura-t-elle mobiliser ces esprits qui s’enfoncent dans ce récit paranoïaque ?

La menace est plus que d’avoir un 21 avril bis. Elle est d’une imposition, par cette foule, de ces thématiques. Actuellement, nous n’avons pas besoin d’eux, de leur organisation, pour nous taper des Roms et de l’insécurité comme problème dominant. mais demain ,quand ils se feront encore plus sentir, où irons-nous ?

Ca pue. Il va falloir le talent et l’énergie d’une gauche qui ose renouer avec le peuple. Le talent d’Obama était de parler à des petites gens, de savoir engager une contestation et une peur dans un récit qui emmenait celui qui avait froid, faim, doutait dans son pays, dans une nouvelle étape. Il a fait rêver des couches populaires qui attendaient qu’on punisse les élites, au moins symboliquement, dans le discours. En France, ici, on n’a pas cette réponse. Il ne s’agit pas tant de répondre au “sentiment d’insécurité” que de tracer une voie qui renoue avec notre récit national, tout en engageant notre pays dans son futur. Et là, pour l’instant, je ne vois pas.

2012, qui disait que ça s’annonçait bien ?

-

PS : Pour en rire quand même, on peut aller regarder Jon Stewart. Qui est excellent, as usual.

PPS : un petit ajout, aussi. Le mouvement des Tea Parties vit dans le regard malsain que portent les media sur eux. J’ai assez peur d’une grande histoire médiatique de rentrée, une fois le duel Le Pen / Gollnisch passé, sur ces extrèmes qui s’organisent en ligne. On y a déjà eu droit il y a quelques mois, sur fdesouche. Beware the trap…


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9 Commentaires

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Anonyme added these pithy words on août 28 10 at 02:05

C’est amusant, on a l’impression qu’on aurait pu lire ce billet il y a 4 ans, il y a 10 ans, il y a 15 ans - etc… Tout change mais rien ne change. C’est toujours les memes problemes, toujours les memes analyses…

“Ca pue. Il va falloir le talent et l’énergie d’une gauche qui ose renouer avec le peuple”

On va bien s’amuser avec les types de la gauche actuelle: une ribambelle d’enarques, une ‘fille de’, des hauts fonctionnaires, qui on grandi en politique a la fin des années 70 et au début des années 80 dans les années Mitterrand… c’est ca le futur ? Ca promet.

Eva Joly annonce perchée sur un tracteur ecolo: “je represente la jeunesse en politique” - Ha oui, c’est sur, elle a 67 ans ! L’age de la retraite bien dépassé, c’est elle qui veut incarner a 69 ans en 2012 l’avenir pour des millions de jeunes francais ? On va bien rire.

Le probleme actuel est que la majeure partie des élites de la gauche sont des aparachicks qui ont attendu trop longtemps pour etre au pouvoir qu’ils ne lacheront pas de si tot le morceau - et donc ne feront pas place aux jeunes.

La pourriture est la: c’est cette France conservatrice de gauche qui ne lache pas le pouvoir dans ses organisations, refuse de faire des concessions a son mode de vie et donc pousse une jeunesse deja bien chargée par le chomage etc, a payer ses retraites a 55 ans, 60 ans, etc.

Le cancer de la France réside dans cette frange de la population qui fera greve le 7 septembre pour “défendre” on ne sait quoi. RATP, SNCF, Profs, vont se promener dans les rues de Paris en hurlant les memes slogans depuis 40 ans (”non a cecci, non a cela” les-a-t-on jamais vus dire Oui a quelque choses ?).

Le cancer est la. Dans cette génération priviligiée qui aujourd’hui préfere couler la France, castrer sa jeunesse, condamner son futur, plutot que de rogner 1 cm de ses “acquis sociaux”. Cette France la doit etre combattue. Et elle l’est - avec les bulletins de vote de la majorite des Francais qui ne votent pas aux elections nationales pour la gauche, et ce depuis bien longtemps.

En 2012, au deuxieme tour des presidentielles, nous auront le choix entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. C’est la France qui parle. Libe-Le Monde-L’express-Marianne-France Inter-Telerama-Le Nouvel Obs = ce n’est pas la France. C’est les vieux croutons de St Germain des Pres qui revent encore au socialisme chantant et se levent tous les matins en se disant qu’ils sont de grands resistants au fascisme rampant… C’est la que ca pue. La France, elle, est ailleurs. Le second tour de 2012 le montrera.

Bardamu le 28 août 2010 à 11:08

Formidable, Bardamu (et félicitation pour l’ironie du choix de votre pseudonyme). En gros, pour 2012, nous avons le choix entre un menteur cynique, une xénophobe décomplexée, et des rêveurs hypocrites. C’est sûr que comme récit national, comme construction de l’avenir, on pourrait rêver mieux. Peut-être faut-il que tout s’écroule pour reconstruire. Peut-être aussi que l’agonie sera longue et sans éclat, et qu’on n’en parlera même plus. Allez savoir.

solnce le 29 août 2010 à 12:08

et bien on s’enfonce içi
le commentaire de Bardamu est témoin de cet univers enfermé sur lui même sur ses peurs, ses angoisses, ses privilèges.

Bernard le 30 août 2010 à 11:08

Bernard - vous jugez un peu vite. Je vis en Chine depuis 7 ans! Donc ma vie est bien bien eloignee de la petite societe francaise. Je suis de retour a Paris pour quelques mois et je renarque que la France change peu… cf le 7 septembre et les bastions du conservatisme social le plus dur et idiot qui vont bloquer la France des travailleurs, la France des non-privilegies du service public.

Donc “mes peurs”… je n’en ai cure, je vois mon pays de loin, et cela me rend triste de revoir le meme film depuis tant d’annees. Comme en temoigne ce billet de Meilcour, qui aurait pu etre ecrit il y a 10 ans ou 20 ans…. C’est comme l’universite du PS ou l’on parle de “travailler” sans jamais voir une idee sortir avec les memes apparatchiks socialistes sur le devant de la scene…

Bardamu le 30 août 2010 à 09:08

Pour contrebalancer, il me semble que l’intelligensia française, ceux qui dictent la façon de pensée qui par exemple comparaient les expulsions de Roms à des rafles ou la police française à la Gestapo sont tout aussi nuisibles que les racistes français. Je suis agacé du complexe de supériorité comme quoi la France serait la patrie des droits de l’Homme et un pays modèle, obligeant le français à se penser et à se comporter en être si supérieur. Vous savez si les BHL qui vont à l’autre bout de la planète à la rencontre de la violence et de la misère alors qu’ils ne savent même pas qu’il y en a déjà en France.
Il me semble qu’il est assez facile de donner des leçons sur le comportement à avoir et la façon de penser lorsque toute sa vie on a vécu du bon côté.

politoblog le 31 août 2010 à 10:08

Et en plus, Laurent Fignon vient de nous quitter. Il pousse l’élégance jusqu’à ne pas peser sur les caisses de retraites (mais il a utilisé celle de la Sécu, on aurait aimé qu(il n’eût jamais ce fichu cancer).

Discutant avec un ami australien de leurs récentes élections (pas de majorité claire, mais pas de différence de fonds entre les partis, et pas de vrai déficit budgétaire), les comparant avec la situation en Angleterre, en Allemagne voire en Espagne, je me dis que l’un des problèmes de la France est d’avoir un fossé trop important entre la droite (dirigée par une branche sarkozyste très droitière) et la gauche (irréaliste sur beaucoup de points et favorisant le gauchisme de façade à une vraie culture de gouvernement). Pas de centre qui pèse, à l’instar des LibDem en Angleterre ou même des Grünen en Allemagne.

C’est problématique parce que l’UMP sauce Sarkozy favorise les riches et installés (imaginant hativement qu’ils créeront des amplois) et que le PS sauce Aubry-Royal-Hamon ne comprend pas réellement le monde de l’entreprise actuel et favorise en définitive la fonction publique.
Personne pour rénover la social-démocratie, alors qu’il y a tant à faire.

Ce fossé politique laisse pas mal de laissés sur comptes, notamment les jeunes diplomés qui trouvent des boulots mal payés ou aucun.

Que doivent-ils faire? Abstentionnisme ou extrêmisme?

XS le 31 août 2010 à 08:08

Ni abstentionisme ,ni extremisme .
Simplement regarder autour de soi ,vivre un peu dans sa ville ,dans la vie ,discuter si possible du haut en bas de la société ,observer et constater que ce pays est en train de passer la main ,de rater cette mutation profonde qui consiste à faire de nouveau de la politique et pas du compassionisme .C’est peut être un néologisme mais ça exprime bien ce ras le bol qui saisit cette partie de la population ,de plus en plus réduite ,qui entretient et porte à bout de bras et de finances un magma de plus en plus irresponsable ,materné,infantilisé ,aussi bien employés privlégiés que fonctionnaires territoriaux embauchés par clientélisme ou retraités cramponnés à leurs retraites pourtant souvent maigres .
Oui ,il faudrait une social-démocratie pragmatique que ,malheureusement ,seuls les anglo-saxons dépassionnés savent faire .

Minerve le 3 septembre 2010 à 04:09

Pour essayer de reussir sa vie, vivre bien, vivre heureux, avoir des horizons, des possibilites, la meilleure chose a faire en France pour les jeunes diplomes et les jeunes trentennaires aujourd’hui, c’est tout simplement de quitter la France. C’est malheureux, la France est un beau pays - mais son systeme ne marche plus. La mondialisation offre des possibilite. La France n’offre que le retour au passé et la conservation de ce qui a été. Dommage. J’aime mon pays.

Bardamu le 4 septembre 2010 à 01:09

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