Maxime Drouet consacre sur nonfiction à “De la démocratie numérique” une critique qui sonne fort juste à mes oreilles d’auteur, mettant l’accent au bon endroit.
Le retour sur un livre qu’on a écrit est, étonnamment, assez difficile. Contrairement au blog, qui s’écrit dans le flux, et dans lequel le retour en commentaire fait partie du genre, le livre est un exercice solitaire, qui engage plus, où la conversation n’est pas tant l’objet qu’une forme de création, et donc d’engagement personnel plus fort. D’où la difficile acceptation du retour : la forme n’est pas malléable, adaptative, et on sait qu’on va être jugé. Mais bref, j’ai annoncé dans ce livre même que j’avais envie qu’il crée de la conversation, que je l’avais écrit comme un billet de blog. Jouons le jeu, donc.
La critique est flatteuse, dans son ensemble. C’est très agréable. J’en rougis souvent, mais je sais bien où sont mes qualités, qui sont celles d’un pédagogue, et d’une écriture de simplicité, de limpidité. Je ne peux donc que vous inciter à lire ce compte-rendu (il y a deux pages – une ergonomie à améliorer sans doute sur ce point ; et ).
Elle touche juste, aussi, pointant les limites du livre. C’est évidemment là-dessus que je vais revenir. Ce que me déconseillerait sans doute mon attachée de presse (que je remercie jour après jour pour tant de prévenance), mais enfin, ce n’est que pour vous inciter à lire cette critique (qui devrait vous donner envie de l’acheter).
Maxime Drouet pointe deux défauts ou manques majeurs dans ce livre. Je les accepte bien volontiers, surtout quand ces manques sont portés dans un discours volontiers sympathique (c’est notamment assez agréable de lire que son livre “marque un tournant dans l’évolution des représentations d’Internet” ou autres choses du genre).
Impasses ? Bon élève ?
Le premier défaut, donc :
Cette qualité a son revers. Par intermittence, la vulgarisation tant revendiquée devient une dissertation de bon élève. L’écriture se fait scolaire, comme lorsque Nicolas Vanbremeersch plaque du Habermas pour habiller un truisme . Cette référence, à laquelle il s’oblige, le conduit à faire une impasse sur le rapport entre espace public et espace privé .
J’en suis bien d’accord. J’ai dans ce livre souvent flirté avec l’académique et la référence intellectuelle, sans jamais oser y entrer de plain pied. Quelques passages (notamment celui où je cite Deleuze et Guattari) ne sont pas de bon niveau, bien positionnés. Je voulais transmettre des éléments sans verser dans le style universitaire (qui n’est pas le mien), témoigner d’une admiration, peut-être. Reste que je ne suis pas satisfait de ces passages, ni d’un approfondissement imparfait sur la dissociation espace public/espace privé.
J’ai beaucoup écrit et réécrit la deuxième partie de ce livre, pour la sabrer assez largement. D’abord parce que mon objectif était essentiellement de donner à voir, à un public non averti. Et parce que je ne voulais pas me transformer trop en prophète, trop verser dans la prospective. Enfin, parce que je n’étais pas très satisfait des scenarii, des lignes de faille dressées, n’avais pas envie de les porter seul, peut-être, aussi.
Dans cet exercice, j’ai abandonné quelques éléments. Un concernait le rapport public-privé. De fait, c’est un manque. Mais j’avoue que je n’y vois pas clair. Le mouvement, dans les dernières années, a été celui d’une formidable extension de la publicité des échanges, par des millions de personnes dévoilant au public des pans entiers de leurs vies, médiatisant leurs existences et leurs pensées. Ce mouvement pourrait évoluer, chacun entrant dans une logique de définition personnelle de cette ligne – floue – de séparation public-privé. Dominique Cardon et Danah Boyd en parlent très bien, parlant de stratégies de dévoilement, de mise en scène de soi. Peut-être entrera-t-on dans l’apparition d’une zone de flou, de liens faibles, où chacun se médiatisera désormais vis à vis de cercles larges, mais délimités. C’est ce qui se passe sur facebook, de plus en plus, d’ailleurs.
Bref, nous creuserons. Et promis, je tenterai de ne plus invoquer Habermas pour habiller des truismes. Il vaut plus que cela (et relire l’espace public, en annotant, l’été dernier, a été une trop rude épreuve – peut-être que finalement, je n’aime pas trop Habermas).
Referendum ?
Pourquoi citer avec tant d’insistance les campagnes américaines alors que la France a connu des expériences similaires et tout autant passionnantes ou intéressantes ? À croire que l’auteur refoule cet épisode, qui a profondément divisé la blogosphère comme le pays. Il n’aborderait que des sujets médiatiques consensuels : l’anecdotique tectonik, les participants méritants de Désirs d’Avenir, le bon maître Eolas, les débiles conspirationnistes et l’élection du saint Barack Obama. Tout sauf l’effervescence très particulière des mois précédant le dernier référendum. Inutile de faire un procès d’intention. La mémoire sélective de l’auteur est en cohérence avec sa démarche.
Deuxième reproche, donc, l’absence, dans ce livre, de mention du referendum européen de 2005. Cette absence est reprochée, à juste titre. Elle est délibérée, et simple à expliquer. Ayant en effet pris ma part à ce moment particulier, sans doute fondateur de la prise de conscience (souvent faussée) du web politique en France, j’ai passé des années à tenter d’expliquer ce qui s’était passé. Et j’ai eu du mal. Si l’on résume le discours ambiant, le referendum sur le web, c’est la coalition du non qui s’organise, et l’émergence de citoyens qui disent des conneries en toute impunité, et deviennent hyper influents, comme Etienne Chouard.
J’avais, dans une première version du livre, intitulé toute une partie “pour en finir avec le referendum”. Pour tenter de corriger, remettre en place quelques vrais débats, vraies interrogations, quelques analyses peut-être plus fondées sur la réalité de ce qui s’était passé. Et expliquer pourquoi ce moment, plus qu’annonciateur d’autres du même acabit, était particulier et assez unique, et révélait plutôt une crise de maturité du web français.
J’ai décidé d’enlever ces mentions. Parce que nous sommes en 2009, et que ce livre n’est pas un livre d’histoire, et aussi parce que la perception du referendum est trop marquée de ces caricatures, et d’émotions fortes. Les messages, de fait, auraient été les mêmes, portés par l’exemple du referendum comme par les autres que j’ai choisis. Cet épisode, important, aura en effet révélé que le web se vivait pleinement comme le territoire de la défiance et de la réaction aux acteurs institués, essentiellement par leur absence et leur non acceptation. Il montrait aussi que le web peut être utilisé, pour peu qu’on en accepte les codes, si l’on souhaite faire émerger des sujets ou des angles dans l’agenda politique. Il a aussi, et surtout, montré que le web est utilisé par une foule de citoyens comme un moyen de formation du jugement, en utilisant de manière prioritaire la confrontation avec des pairs. Enfin, il a montré que la communication politique était en train de changer de période : on passait du moment de la synthèse et des petites phrases, imposées par des media aux bornes contraintes, à un moment où l’abondance de proposition et la nécessité du détail, de l’engagement de publics variés autour de soi.
Les exemples que j’ai choisis, je les ai donc pris pour leur valeur de transmission, explicative, neutre ou peu engageante. Justement pour pacifier ces exemples, et tenter de mieux faire passer les messages (et éviter la polémique ou les jugements à l’emporte-pièce). Faire cette impasse est une pirouette. pas très scientifique, mais enfin, qui ne change pas grand chose au fond. Mon livre n’est pas un livre d’histoire du web politique, mais une tentative de transmission, assez personnelle. Le passage – obligé - par le referendum, je l’avoue, me fatiguait un peu.
Pour la petite histoire, j’avais envisagé, fin 2005, l’écriture d’un livre qui raconterait ce qui s’est réellement passé lors de cette séquence référendaire sur le web, et ce que ça voulait dire. Je n’en ai pas eu le temps, ni l’occasion réelle. Ce livre, aujourd’hui, je n’ai plus vraiment envie de l’écrire (et je doute qu’il trouverait un public). Cela reste un beau sujet, qu’il faudrait avoir le courage de vraiment nourrir…
Ces discussions ouvrent des sujets, réveillent des points à prolonger ou approfondir. Cela peut se faire de manières très diverses, dans un livre, ou, pourquoi pas, en ligne…
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Merci donc à Maxime Drouet pour cette lecture, et son compte-rendu. Ca fait chaud au coeur. Et je suis à peu près sûr qu’on peut encore trouver des tas de défauts à ce livre !
PS : sur nonfiction, il y a aussi une autre critique, par François Quinton. Mais prolonger deux lectures d’un coup, ce serait trop, on y reviendra !
PPS : à signaler aussi, un billet très chouette sur le livre sur serialmapper (et j’avoue que ça fait aussi très chaud au coeur, tant j’aime le blog de Claude Aschenbrenner, depuis tant d’années).
4 Commentaires
J’aime bien la tranquillité de votre style et comment vous posez les choses calmement en face de vous. Certes bien sûr que rien n’est parfait dans un livre (qui oserait le dire), mais c’est ce qui semble se dégager comme force dans ces critiques et votre appréciation.
Cependant il faut que j’aille consulter dans l’exemplaire d’un ami (heureusement, tout le monde n’est pas à une dizaine d’euros près
) le développement de votre typologie, car où vos critiques l’ont trop brièvement expliqué, ou c’est le fait que je possède un angle de vue sur ce sujet beaucoup trop pragmatique et proche du métal technologique pour m’y retrouver chez moi.
En tout cas cela fait plaisir de voir que des personnes prennent plaisir à la fabrication et au suivi d’un livre.
C’est vrai que ton style Nicolas est très placé. Tu es un bon auteur d’essais, mais probablement pas un bon romancier, pas assez dingue, trop normal et malheureusement de plsu en plus normal. Je n’ai toujours pas lu ton bouquin ? De ce que je peux parler ce que je préfère sur ce blog et ce pourquoi je te lis, c’est le décalage des sujets et leur personnalité, décalée par rapport à la presse. J’aime bien aussi tes “très bon compte rendu analytique”, ah non c’est moi. Bon sinon je fais une autre critique, parce que je suis un gros salop, je trouve que tu t’empates, c’était beaucoup mieux avant, de moins en moins de rock n roll de plus en plus de Daniel Guichard.
Est-ce que tu parles dans ton bouquin de l’exemple estonien, de réelle démocratie numérique ? Et est-ce que tu penses que les moyens technologiques, pourraient nous permettre de se passer de Chambre basse et de rendre le citoyen directement législateur ? Et est-ce que tu as eu un retour plotique sur ton bouquin ? Est-ce qu’une équipe de communicants politique t’a contacté ? Et si ca se produisait participerais tu à une campagne ?
Heureux de voir que la critique de MD (alias myself dans la vie réelle
est l’occasion de continuer à creuser et à préciser le livre. Quand je lis ta réponse à “ma” critique je me dis que rien n’est perdu, on peut encore échanger sur des livres sans pour autant s’arrêter à bien ou mal et, justement, engager la conversation. Et j’espère en reparler sur Internet & opinions quand j’aurai un peu plus de temps…
Le paragraphe qui commence par “J’ai décidé d’enlever ces mentions” me semble une synthèse absolument superbe, juste et profonde - qui me donne envie de lire le livre !

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