La politique économique façon nawak – prime de 1000€

Je reviens de quatre jours à l’étranger, et me reconnecte aux débats français. Débats, c’est un bien grand mot, disons au n’importe quoi qui en tient parfois lieu.

Il y a de quoi être servi. L’idée débile de la semaine, c’est à François Baroin qu’on la doit, donc (il n’en est pas forcément le géniteur, mais celui qui l’aura propulsée). Il s’agirait donc de donner une prime de 1000€ aux salariés des entreprises qui versent des dividendes. On atteint là le fond du gouffre béant de l’absurdité économique. C’en serait amusant si ça ne risquait pas de produire des effets.

On voit bien quelle peut être l’origine absurde de la chose. Dominique de Villepin a lancé un programme très gaulliste de gauche (ce qui veut un peu dire communiste – au point d’ailleurs de se séparer de certains de ses amis, qui découvrent que l’homme est prêt à tout pour aller à l’encontre de Nicolas Sarkozy). Les gaullistes de la majorité souhaitent sans doute rééquilibrer la balance, et proposer des mesures symboliques, aptes à capter l’attention de l’opinion, qui montrent que la majorité n’est pas qu’au service des coquins riches.

Et puis, soyons simples : il faut faire social, faire pouvoir d’achat, pendant un an. Que ça soit lisible, que ça soit po-pu-laire et que ça reste dans les esprits.

Le diagnostic est largement partagé :

«Tous les jours, toutes les semaines, on nous annonce des augmentations de distributions de dividendes, de primes exceptionnelles, de bonus pour les grands patrons. Tout le le monde, tous les salariés qui participent à l’augmentation de la richesse de leurs entreprises doivent pouvoir bénéficier de ce dispositif»

C’est beau comme une discussion de comptoir.

Il s’agit bien d’associer politique de distribution des dividendes et rémunération. Cette ambition, gaullienne s’il en est, connait déjà plein de cadres légaux, existants et simples. En France, on a la participation. C’est une belle idée, qui agit même en amont des dividendes, et place donc en priorité les salariés par rapport aux actionnaires. Elle bénéficie en outre d’une défiscalisation très nette. On pourrait imaginer qu’une option soit passée de défiscaliser, hausser le plafond ou rendre plus liquide la participation ? Non, trop simple, pas assez cash. Je ne parle pas de l’intéressement, qui est d’un fonctionnement proche.

Non, l’enjeu, coco, c’est de faire proche du peuple, et de montrer qu’on prend dans la poche des patrons. Donc de toucher à du vocabulaire plus qu’à des effets concrets. Alors on parle de prime. Une prime, c’est bien, c’est concret, c’est sonnant, c’est trébuchant, on s’en souvient en avril 2012. Donc prime.

L’embrouillamini qui suit est illisible. L’Etat ne peut pas, en France, forcer des entreprises à allouer une prime à leurs salariés (et c’est heureux). 1000€ est un montant uniforme. Le conditionnement au versement de dividendes fait évidemment sourire, jaune. Toute l’hétérogénéité du monde économique est oubliée. Reste l’image d’épinal, et la formule choc. Les salariés des 70% d’entreprises qui ne se versent pas de dividendes (souvent parce qu’elles n’ont pas assez de bénéfices) sont oubliés. Les grandes entreprises sont à la fois stigmatisées, et ce faisant, leurs salariés encore plus bénéficiaires d’une attention du régulateur qui ne sait plus comment gérer ce monde qui, décidément, ne veut pas se plier à sa simplification.

J’ai une petite boite. Cette année, comme les précédentes, on va réinvestir nos dividendes dans le financement de notre croissance. L’année dernière, j’ai versé une prime en décembre, bien chargée de tout, et fiscalisée jusqu’à l’os. On a un plan de participation en lancement. J’en fais quoi, de la proposition de Baroin ? Je la cogne à la poubelle, en attendant l’éventuel effet d’aubaine pour moi, ou pour mes salariés. Je n’attends plus que ça de ce gouvernement : de l’aubaine ponctuelle…

Le web, rancunier ?

Les raccourcis stupides et bons vieux clichés sur “le web”, “les internautes” ont la vie dure.

Arnauld Champremier-Trigano, dans sa chronique hebdomadaire sur mediapolis (émission que j’écoute avec plaisir, tous les week-ends), revient à chaque fois sur ce qui aurait fait l’actualité du net. Cette semaine, c’était donc l’inévitable lapsus de Frédéric Lefebvre, et le concert d’imagination mémétique qu’elle a engendré sur twitter. Décrire, c’est bien.

Analyser, il faut le faire avec justesse. Dans un format court, donc difficile, sur un sujet qui me tient à coeur (l’analyse du web comme espace politique), dans chacune de ses chroniques, Arnauld Champremier-Trigano me fait bondir, par de minuscules raccourcis qui déforment de manière sérieuse la réalité. A chaque fois, je trépigne, et je me tais. Cette fois, c’était sur de petits qualificatifs, qui continuent de faire circuler de joyeux clichés sur ce que serait “le web”, et “les internautes”. Comme j’ai besoin de me défouler après une séance administrative pour ma boite, je l’ouvre.

Pour clore sa narration de la séquence Lefebvre, il explique en effet que “le web est un media qui a de la mémoire, et qui est rancunier”, analysant la folle embardée de joyeux citoyens se moquant d’un personnage public comme un acte de vengeance vis à vis de celui qui avait brocardé son espace.

L’explication est un peu courte, d’autant qu’elle est livrée avec des approximations qui font un peu douter : “il y a vraiment une relation passion-haine entre Frédéric Lefebvre et les internautes”, relation qui remonterait “essentiellement à Hadopi”. Wow.

Plusieurs tropismes et raccourcis absurdes et manquant singulièrement de rigueur.

Première assertion stupide : le web est rancunier. Le web n’est rien qu’un espace public. Il n’a pas de sentiments.

Deuxième concept à la noix : les internautes. Les internautes n’existent pas. Ils ne forment pas un peuple, et les quelques dizaines de milliers de personnes qui agissent sur twitter ne représentent pas les utilisateurs du web, qui, fort heureusement, font bien d’autres choses que commenter ce que fait Frédéric Lefebvre, ou tenter de le bloquer sur twitter. Les quelques centaines d’internautes qui ont tenté, il y a des mois de cela, de bloquer l’usage de twitter par le porte-flingues de Sarko ne sont pas “les internautes”, ils ne sont que des utilisateurs voulant se prémunir d’un potentiel lourdaud, dans leur cour de jeu. C’est un usage bien connu de toute communauté en ligne, où l’on doit faire des preuves d’étiquette avant de pouvoir participer.

Troisième absurdité, la lecture de tout événement politique par hadopi. C’est ce que j’appelle du numéro-centrisme, biais d’analyse aussi classique que la surpondération médiatique des sujets qui traitent des media : les consultants en communication et chroniqueurs du web parlent de ce qui est visible, à leur porte, et de ce qui touche à leur terrain, le web. Hadopi, en l’occurrence, n’a sans doute pas grand chose à voir avec le rejet de Frédéric Lefebvre. Ce rejet, il s’opère pour une foule de raisons, qui tiennent plus d’une culture, et d’un rapport aux media, que d’une suite donnée à une loi qui n’est pas rappelée.

Frédéric Lefebvre n’est pas de l’économie du réseau. Ceux qui agissent en ligne, dans une logique ancienne, de commentaire de critique, de défiance ou de complémente, spectateurs actifs des media, le connaissent bien. Ils ne l’aiment pas, et le l’acceptent pas comme bienvenu en ligne, car Frédéric Lefebvre va à l’encontre de nombre de valeurs sous-jacentes dans leur pratique : ils voient le troll, le floodeur, le parasite.

Ils en ont bien raison. Le lecteur de Kissinger est un parasite des media, qui a bien compris comment exister dans ce monde. Il n’y arrive pas en ligne. Ce n’est pas la faute de la rancune d’internautes en colère à son égard à cause d’Hadopi, mais une incompatibilité de fond : Lefebvre manie l’interruption, l’invective, la provocation, ne répond jamais, dévie systématiquement les conversations… C’est un homme qui ne peut exister que dans le temps court, le moment du media, et en aucun cas dans l’asynchronicité et la continuité du web, son exigence face à ceux qui s’y promeuvent, de rendre, partager, donner, s’expliquer.

Non, le web n’est pas rancunier. Le web n’est juste pas fait pour Frédéric Lefebvre. Et c’est tant mieux.

Quant à l’explication de cette joyeuse créativité en réseaux sur la saillie de Frédéric Lefebvre, elle est le rire du bouffon devant le puissant imbécile, répété à l’infini, tant l’imbécile l’est, et tant rire de lui est un plaisir.

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PS : la chronique en question.


Mediapolis-mémoire du web par teleTOC

Morozov en shorter

Tu n’as pas envie de lire The Net delusion, d’Evgeny Morozov (ou tu l’as oublié dans l’avion) ? Simplifie-toi la vie.

Au lieu de lire de longues pages, tu l’as en RSA Animate.

Ceci-dit, il serait bien qu’un éditeur se mette à la traduction de ce livre, pour tous les moins faignants qui auraient envie d’aller au-delà de la vidéo. La partie historique, notamment, sur la technologie et les mouvements des années 80, est assez géniale.

Le mythe du nuage de Tchernobyl qui se serait arrêté à la frontière

Quand une vérité est aussi ancrée dans la mémoire collective, c’est souvent qu’il s’agit d’un mythe déconnecté de la réalité, mais répondant à une opinion ancrée.

Depuis le séisme-tsunami-catastrophe nucléaire au Japon, le débat nucléaire est animé, en France. C’est peu de le dire. Comme à chaque fois, il oppose des sachants du nucléaire, qui se pensent à l’abri de tout soupçon, et des anti, qui les trouvent manipulatoires et lobbyistes, nous cachant la vérité.

Pour le grand public, le nucléaire est plein d’une mythologie complexe. On y trouve le général de Gaulle et l’indépendance de la France, des ingénieurs, et un souvenir, diffus mais certain sur un point : “au moment de Tchernobyl, en France, on nous menti”, exprimé sous la forme de “le nuage, qui s’est arrêté à la frontière”.

C’est sans doute la seule vérité communément admise. Pourtant, elle est délirante. Les autorités françaises n’ont jamais affirmé que le nuage s’est arrêté à la frontière. Elles ont été transparentes sur leurs mesures, ont cafouillé comme il se doit dans de tels cas (et comme nos ministres l’ont fait depuis le début de Fukushima), mais n’ont jamais été dans le délire narratif de ce style.

L’histoire est très bien expliquée, avec chronologie précise, sur de nombreux sites web. Par exemple ici, ou . L’information est livrée, l’alerte sur le passage d’un nuage effective. Les autorités se veulent rassurantes, ont évidemment un enjeu d’ordre public, d’une part, et de protection de leur filière, de l’autre, mais livrent leurs données et ne cachent pas un passage de nuage radioactif en France.

Alors pourquoi ?

Parce que le contraste.

En Allemagne, pays dans lequel le terrain antinucléaire était alors plus fort, et à la fois pays plus tourné vers l’est, l’ambiance est beaucoup plus électrique, les débats hyper vifs, et la peur de la contamination nucléaire est bien là. Les autorités, qui n’ont pas de filière nucléaire aussi organisée qu’en France, sont dépassées, et ça chauffe grave sur la crainte de radioactivité. En France, contraste énorme.

D’où, dans un traitement médiatique moins engorgé qu’aujourd’hui, mais déjà cacophonique, deux petites phrases, par deux journalistes. L’un, finissant un reportage à Strasbourg et constatant la différence d’ambiance entre la France et l’Allemagne, conclut : “tout se passe comme si le nuage s’était arrêté sur le Rhin” (en parlant bien de l’ambiance). L’autre, une présentatrice météo, dans UN bulletin, parlera du fait que l’anticyclone des Acores nous protège, en plaçant sur sa carte un “stop” malheureux à la frontière.

Dès le lendemain, quand le nuage passe en France, la couverture médiatique le mentionne, les autorités nucléaires livrent leurs mesures.

Mais le mal fut fait. La mémoire collective est créée.

Le fonde l’affaire est classique. Il en apprend beaucoup sur les mécanismes de formation de l’opinion, et des mythes qui font notre mémoire collective. Et ils enseignent beaucoup d’humilité aux consultants en communication : un dessin malheureux de présentatrice météo, une séquence de quelques minutes, qui révèle et fixe un sentiment profond de mépris du peuple par ses élites peut suffire à créer une mémoire hyper durable, un sentiment majeur et définitif, profondément difficile à déminer.

Brèves japonaises – images et points de vue

Au sujet du drame japonais, carnet de notes et impressions non creusées, sur l’imaginaire visuel et le lien avec l’occident. Pour confrontation.

J’ai eu la même expérience que Jean-No : évocation d’Akira, surtout, et de Ponyo, également. Bien naturelle : cela fait longtemps que le manga évoque ce qui est là-bas un thème majeur, la soumission aux éléments, et la catastrophe. André poursuit. Je leur laisse la parole. Ne pas oublier aussi Gen d’Hiroshima, et le fait que cet imaginaire de la catastrophe tient sans doute autant dans la catastrophe naturelle que dans le souvenir des bombes…

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Deux tsunamis, deux points de vue. Au Japon, on l’a vu en direct, et depuis des hélicoptères, des caméras de télévision haut perchées. En Indonésie, en 2004, c’était en différé, avec comme seul point de vue des vidéos amateurs récupérées ex post. Deux manières très différentes de se projeter, et de révéler la catastrophe : dans un cas, on es spectateur assez froid, mais en temps réel ; dans l’autre, en différé, mais en se plaçant sur le sol, dans le point de vue de la victime. A quand, demain, le real-time depuis le sol ?

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Des millions de billets de blogs de geeks plaignent un pays qui leur est familier. On voit à l’occasion de ce tsunami la puissance du soft power japonais, et de la culture que ce pays a réussi à essaimer. Familiarité avec ces images de secours en uniforme bien rangés, de cet ordre, déjà vues dans tant de mangas. Mélange d’exotisme réel, mais très familier en même temps, importé par de la culture.

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Est-ce que le fait de comparer des photos satellites est une manière de tenir à distance le drame, en voyant l’impact matériel, et pas les humains ?

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L’importation du débat sur le nucléaire est assez affolante. Eirc Besson aurait pu fermer sa gueule, plutôt que de courir après l’événement (il sert très mal les intérêts de ceux qu’il espérait défendre). Henri Guaino est décidément un produit malade du système médiatique. Et surtout, évitez de passer trop de temps en commentaires des articles de presse : c’est à désespérer de l’espoir que l’humanité place encore en elle-même…

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Je me souviens de Tokyo, en 1998. J’avais vécu une secousse de l’ordre de 5,5. Ca a été, jusqu’ici, mon seul tremblement de terre. Je visualise encore ce qui est de l’ordre du naturel pour un peuple. J’ai du mal à m’imaginer une secousse 1000 fois plus forte.

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En même temps, c’est début d’Hanami. Belles photos ici en illustration de ce billet touchant

When you are french…

And you want to have global exposure, you have to speak infamous english, with a terrific accent.

This particularly applies to non comedian french stars. Movie stars need to learn at least a langage.

Some don’t need to learn anything. They just have to go on stage, and many institutions offer them one, and show the world their genius.

#Egypt, no comment

Images de la place Tahrir, sans commentaires. Collection de messages.

Ce qui change de l’horreur vue, revue, depuis des jours, des images choc et des “medieval battles”, pour mettre en avant l’expression d’un peuple…

Tahrir Square, Cairo, Feb 1 2011 from Oliver Wilkins on Vimeo.

This week

List.

Shirky. Coordination des émotions. Données ouvertes et conférence. Appstore. Culture, culture, culture. Neurones miroirs. Six généraux. Un médoc, une belle syrah,  un verre de Chinon très admirable. Un déjeuner d’anniversaire qui fait du bien. Deux projets professionnels envisagés et avortés. Un petit dej annulé. Une nuit à l’hotel. Une présentation, base de stratégie. Un projet envisagé. Un qui avance bien. Money, money. Deux projets engagés. Trois entretiens de mi-parcours. Quatre nuits finies devant l’écran seul, powerpoint, excel et word. Le nez cassé devant les deux amis, le Chateau et le Dauphin. Deux banquières. Un ami croisé au Dauphin, deux que je n’ai pas vus. Une belle discussion de soirée dans une pizzeria. Un diner prévoyant un retour de réflexion sur le numérique. Paris, Issy, Nanterre, des échanges avec New York. Deux recrutements qui s’enclenchent bien ? Syd Matters dans la tête toute la semaine.

Pas un instant à écrire et contempler.

Dans une semaine, je décolle pour deux ailleurs. En attendant, il faut boucler, faire avancer, ne pas perdre le rythme. Ne pas se perdre dans le rythme.

We are watchers.

Spectateurs permanents. Condamnés à une autre forme de spectacle, qui émule l’action ?

Evidemment, j’écris ça ce soir, alors que j’ai trop bu de ce Tautavel de Gérard Bertrand dégotté sur le chemin du retour au Carrefour Market de l’école Militaire. C’est pas honteux, ça cogne sans qu’on s’en rendez compte, y’a du soleil mais pas tellement plus.

Chez les prophètes du web comme peut l’être Clay Shirky, il y a une passion, celle de la transformation d’une audience passive, celle de l’ère de la télé, en un peuple actif, qui, sur des outils qui relèvent du media, font autre chose. Je m’interroge, depuis un certain temps, sur l’illusion éventuelle que cela représente.

Non que, comme Evgeny Morozov, je veuille me placer dans la digne lignée des trolls qui font hérisser les poils des amoureux de la révolution du web (quoique, c’est assez heureux, à court terme, mais on est ensuite obligé d’affiner). Mais quand même, j’ai souvent du mal à me délaisser de ce sentiment d’émulation de la réalité. Même si, paradoxe, peut-être, je ne crois pas aux mondes virtuels. cette émulation, elle doit être fine, et proche, ne pas être trop flagrante, au point de sortir du réel (sauf pour jouer, ou se projeter).

C’est un peu ce qui nous arrive, là, avec ce qui se passe en Egypte. Nous assistons, impuissants, à une révolution, aux émeutes qui foutent les boules. Nous commentons, relayons des vidéos, des mots d’ordres, faisons part de notre indignation ou de notre peur, soutenons DCB dans son discours devant Ashton. And so what ?

Le temps considérable que nous passons à sublimer une action, derrière nos écrans, est-il vraiment un accès à l’information, qui permet l’action, ou bien, pour une large part, n’est-il pas un refuge et une simulation ?

No se. Qui enquête là-dessus ? L’épisode Obama, dans son succès de terrain et son discours prophétique sur les nouvelles technologies, nous a fait croire que le web changeait la mobilisation. Il convient de dire que cette révolution était surtout une bonne vieille campagne à l’ancienne, de grande échelle, bien organisée, mais qui n’a fait du web qu’un outil. Et qui a su mobiliser à fond la capacité de simulation, dans ce qu’elle a de fort : la capacité de production d’imaginaire. C’était la production continue de discours, de formes créatives dérivées, le remix et mashup permanent qui étaient propres à l’’activité des soutiens. Pas tellement les quelques centaines de milliers d’activistes qui sont descendus dans la rue, faire du porte à porte, plus classiques.

Cette émulation, elle n’est ni neuve, ni un mal. Elle crée de nouveaux réflexes, et de nouvelles manières de faire circuler l’opinion. Mais ne reste-t-elle pas un inhibiteur profond à l’action ?

J’attends des réponses, des idées ou des pistes.

Mais peut-être est-ce un mauvais sujet, et que le Tautavel rend pessimiste ?

“Coordination des humeurs”

Partons de Clay Shirky, qui venait ce matin aux rencontres RSLN. A quoi servent les réseaux sociaux, après tout, dans ces mobilisations ?

Quand j’écoute le discours couramment émis sur les réseaux sociaux, par exemple chez Field et Duhamel, ou dans la foultitude d’articles qui font du bruit sur le bruit du moment, indiquant juste qu’il se passe des choses sur Facebook et Twitter, comme  une sorte de mantra, je note qu’on ne parle pas vraiment de leur impact sur la révolution. On décrit. Et quand on tente d’analyser, on va vers un motto : l’organisation.

Tropisme. Le réseau social servirait à organiser, en masse, de la mobilisation, permettre des manifs, faire descendre dans la rue. Cela vient de loin, et correspond à un thème fréquent depuis de longues années dans le discours sur l’impact du numérique sur l’action politique. Le précurseur, ou le gourou, qui avait lancé ce thème de manière large était Howard Rheingold, avec ses flash mobs.

Shirky, ce matin, a parlé de “synchronized groups”. Et Stan a souligné à juste titre que oui, c’est mieux que “smart mobs” (foules intelligentes). Donc, oui, un cadre est posé, et on peut, à partir de Facebook, lancer une manif qui va faire descendre 35 000 belges dans la rue.

Et après ?

Un “groupe synchronisé”, qui descend manifester, c’est bien. Mais 35 000 belges qui descendent dans la rue ne forment pas une force politique. Ils ne font pas pression, ils s’affirment comme existant, comme étant une opinion. Et vraiment, peut-on vraiment croire que l’essentiel est là, dans l’organisation des manifs de masse (elles ne l’étaient pas tellement), dans la micro-organisation ?

Surtout quand l’internet est coupé pendant ces dites manifs, en Egypte ?

Deux incises, en relais, à ce niveau, de l’émission Place de la Toile de ce week-end (écoutée aujourd’hui).

 

C’est là qu’il faut chercher. A quoi ça sert, tout ce battage sur Facebook ? Qu’y cherche-t-on et qu’y fait-on, après tout ? C’est Clay Shirky qui nous le rappelait ce matin, avec une belle image, sur fond de match de foot. Quand on va au stade, plus qu’au spectacle (ou avec son prétexte), on vient se compter, se reconnaitre. On crie ensemble, on se grime, on rit et on pleure. C’est cela, qu’on cherche, dans un match.

La logique militante des réseaux sociaux, depuis ses débuts rudimentaires (les forums, avec le signe majeur du “+1”, du moi aussi, du regroupement affinitaire – la joie de trouver en ligne un semblable…) jusqu’à son design ultra poussé par Facebook (je suis ce que je publie, regardez mon identité, agréez, cherchons nos ressemblances, nos proximités, transmettons-les de pair à pair), c’est ceci : l’identification en réseau, le partage d’émotions identitaires communes.

Coordination des humeurs

C’est donc de cela qu’il s’agit, à mon avis, dans ce que nous observons actuellement. C’est cela qui est décisif. Clay Shirky avait ce mot, ce matin, de coordination des humeurs. Par effet de réseau, de transmission rapide, on peut se synchroniser à large échelle, se montrer ensemble qu’on partage une émotion commune, sans avoir besoin de se retrouver ensemble dans un lieu tangible (ce qui était jusqu’ici une nouveauté). Partout, la logique des réseaux sociaux pousse à ça, les signes en sont innombrables. Le volume des vidéos des meilleurs buts du monde, les forums de fans de telle chanteuse, les groupes Facebook “si toi aussi”, les joies et les peines partagées, les tweets par millions au décès d’une célébrité. Nous voulons nous retrouver dans cette grande foule, pour partager une émotion, se sentir faire partie de.

Mieux, cette coordination n’est pas médiée. Plus besoin qu’un journal télévisé nous le montre. Cela ajoute de la force, celle de la légitimité, de la vérité du contact direct.

Et alors ?

Alors, c’est ce qui se passe, chez nos voisins du sud, là. C’est surtout ça, à mon sens, qui est intéressant. Certes, évidemment, les images sur Al Jazeera de la Tunisie dans la rue faisant tomber Ben Ali sont déterminantes. Mais chacun, quand il est connecté, peut sentir, dans le flux de ses amis, émerger cette émotion, partager les peines (pour l’avant révolution : les mots d’ordre, les témoignages, les ras-le-bol), et sentir le vent et l’ivresse de la liberté de celui d’à côté, auquel on s’identifie bien plus qu’à l’anonyme montré par un journaliste, dans un reportage : c’est dit avec ses mots, c’est porté avec son coeur, et ça résonne. Les pages et groupes, montrant colère et espoir, dans la rue Arabe, se comptent par centaines de milliers. Les statuts exprimant un sentiment par millions. Ils se passent et se copient, se transmettent, avec ce sentiment unique d’une vibration commune.

Alors oui, cette synchronisation des sentiments, cette coordination des humeurs, je pense que c’est un fait beaucoup plus majeur que la faculté d’organisation de masse. C’est dans cette forme qu’évolue “l’opinion”, qui descend dans la rue quand elle prend conscience d’elle-même, de sa masse. ce qui n’est pas possible dans un stade qui nourrit de distractions, ou face à un écran. L’opinion Arabe est née, elle s’est révélée à elle-même, elle a partagé ses peines, son ras le bol.

Quant à la terminaison politique, n’en rajoutons pas. Facebook ne structure pas de forces. Facebook n’organise pas. L’opinion exercée sur Facebook n’a pas fait partir Ben Ali : elle a juste réveillé des peuples à eux-mêmes.