Finkie continue avec son internetophobie, suite à son passage dans l’émission - web - de Schneidermann.

[en référence à ceci - écouter l'extrait chez ASI]

Loin de moi l’idée de vouloir critiquer point à point un discours qui n’est - malheureusement - pas établi sur une véritable connaissance de ce qu’est le web, ou “internet”. Ce serait inutile, et sans doute absurde. C’est le principal reproche que l’on peut faire, à ces contempteurs du web, que de ne pas s’appuyer un instant sur une connaissance effective de ce qui s’y passe, restant à la surface. C’est pour cela que Nicholas Carr ou Cass Sunstein, qui pointent des dérives possibles, sont plus intéressants que Finkie, Alain-Gérard Slama ou Dominique Wolton…

Finkielkraut pointe néanmoins juste sur un point : le web est le lieu d’un discours libéré, hyperabondant, sans la ligne correctrice du vrai et du faux. Il prolonge ensuite en disant - en substance - que, comme la règle est l’abondance, tout se vaut : “tout est permis, tout est possible, tout est égal“, dit-il, dans un glissement sémantique un peu rapide.

Oui, et non.

Ce qui est juste, c’est bien que le débat public évolue peu à peu dans l’absence de la médiation de la figure de l’expert, et dans la ligne de l’abondance. Oui, tout le monde a la parole. Oui, la culture médiatique est celle d’une distribution égale de la parole, bien souvent. Travers journalistique connu : “he says, she says”. La vérité scientifique, l’ordre du médecin, du professeur, de l’expert qui peut dire ce qui est vrai et qui ne l’est pas, s’atténue au profit d’une valorisation de l’ensemble des parties prenantes à un sujet, sur un mdoe égalitaire, et, de plus en plus, de la parole de la rue.

Ceci n’est pas spécifique à internet, le syndrôme préexistait assez largement.

Ce qui se passe, sur le web, derrière l’apparence de l’égalité de tout, c’est l’égalité d’accès à l’expression, qui ne signifie pas l’égalité de toute parole. Au contraire, d’ailleurs : plus chacun s’exprime et entre dans une société où cela est possible, plus chacun trouve un rôle, à sa mesure. Le gros de la production de contenus des internautes consiste en un simple relais de la parole de celui qui parle avec autorité dans son domaine. Le scientifique, pourvu qu’il respecte effectivement cette égalité de principe de la parole, et les termes sociaux de ces échanges (capacité à remettre en cause, à transmettre librement, à demander des explications, …) est considéré et valorisé.

Oui, l’abondance est un fait, acquis, et on ne le tuera pas. Non, derrière l’abondance, le glissement logique de Finkielkraut est faux : ce n’est pas parce que tout est possible que tout est égal en fond. La parole d’un prix Nobel n’a pas le même statut que celle du quidam. Elle ne circule pas de la même manière. La parole de Maitre Eolas, quand il parle de droit des étrangers, avec l’expertise qui est la sienne, ne vaut pas celle du simple pilier de comptoir qui prend la parole ailleurs.

Il y a une immense confusion, face à cette abodnance, de nombreuses autorités anciennes, qui n’arrivent pas à réinventer leur rôle, et se sentent perdues dans cet espace immense. Cette confusion, ce sentiment de perte de monopole de médiation avec la vérité ne devrait pas leur autoriser des raccourcis, non renseignés, qui ne grandissent pas la crédibilité qu’ils cherchent à reconquérir.

-

L’autre sujet, le véritable, est celui de la médiation politique. Dans un espace où l’expertise et le rapport à la vérité scientifique disparait, le politique choisit aujourd’hui une forme désuète de calque du débat public, pour fonder son action. Les “Grenelle”, lieux où chacun est convié avec son point de vue, et où l’expert n’est pas convié à la formation du consensus, se multiplient. Il faudrait que le politique apprenne à renouer un processus de délibération, et de formation de sa décision où, oui, l’on écoute chacun, mais on ne perde pas pour autant le rapport à la vérité…Cela ne signifie pas revenir à la décision technocratique, fondée sur l’expertise, ou à l’opposer à la décision populaire, mais à trouver le mode hybride de formation de la décision politique, où la science et l’expertise viennent se confronter à l’opinion, et à la diversité des approches, pour s’en nourrir. Dans de nombreux processus participatifs, malheureusement, on en est loin, de même que dans de nombreuses réformes, qui oublient au passage que l’écoute de la diversité des parties prenantes peut nourrir avec valeur la décision…


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10 Commentaires

Vous m’avez oté les mots de la bouche!

Stan le 9 mai 2009 à 07:05

Finkie semble quant aux écrits sur le web parler d’une égalité moins de valeur que de légitimité, ce qui est évidemment insupportable pour un intellectuel, et je ne saurais que le rejoindre si cela était avéré. Or le web, et avant lui Usenet, s’ils ne soumettent pas leurs articles à un comité de rédaction avant publication, se livrent en quelque sorte après publication à un crible bien plus violent, qui est celui des commentaires, des contre-articles, voire du désintérêt. Il faudrait peut-être considérer que l’« objet exprimé » est sur le net moins délimité que dans la presse par son strict article originel, mais le définir aussi par, disons, les premiers commentaires qu’il reçoit ou le premier écho qu’il suscite, du fait justement de cette symétrie qui permet tout autant au lecteur de réagir qu’à l’auteur de s’exprimer. Je pense qu’on retrouve ainsi par le réseau la notion de légitimité, légitimité en « post » (le jeu de mots est involontaire), déjà plus rassurante qu’un indéterminé océan d’expressions individuelles.
Plus les espaces de publication web qui jouent dès le départ la légitimité : blogs de journaux, de personnalités, plates-formes de débats… Légitimité acquise au fil du temps, souvent en dehors du web, mais parfois sur le web lui-même.

David Andriana le 10 mai 2009 à 12:05

Nicolas,
J’avais déjà entendu ton analyse sur France Culture, et j’ai immédiatement pensé à un bémol : vu de l’extérieur, cette différence de poids n’est pas toujours visible. Hormis le fait que Maitre Eolas est plus facilement accessible qu’un pilier de bar (car mieux référencé, plus lié, plus repris par les médias “classiques”), il n’y a pas, pour un visiteur non-averti, de signe visible de sa pertinence.
Cette valuation des intervenants nécessite un décryptage du mode de fonctionnement du web, que tu contribues à diffuser mais qui est encore absent pour une grande majorité. Comment eux voient-ils le web ? N’es-tu pas trop impliquer dans le décryptage pour en juger ? C’est les questions qui m’étaient venus pèle-mêle en t’écoutant et qui reviennent en lisant ton billet.

Nicolas B. le 11 mai 2009 à 05:05

Ce billet m’a remis en mémoire une citation de Guy Carcassonne sur le travail parlementaire :

http://guerby.org/blog/index.php/2009/05/11/197-expert-et-profane

Laurent GUERBY le 11 mai 2009 à 09:05

Nicolas,

Un point que vous oubliez est la durée.

Pour le lecteur, la pertinence d’un blog n’est pas immédiate, elle se construit avec le temps.

Avec le temps, l’évaluation de la pertinence d’un blog est d’autant plus sûre qu’il s’agit d’écrits, facilement accessibles et où la recherche est possible avec des outils puissants comme les moteurs de recherche. Si vous écrivez aujourd’hui une grosse bêtise, et que par méconnaissance du sujet traité je ne puis vous répondre immédiatement, je serai néanmoins capable, avec un peu de mémoire et un bon moteur, de vous en faire reproche dans un, deux, voire cinq ans.

Le statut des écris des journalistes est complètement différent. Ce qui est publié dans les journaux est vite oublié, car les articles ne sont plus accessibles. L’erreur est donc beaucoup moins sanctionnable.

Bien utilisés, les blogs sont donc une source d’information beaucoup plus sûres, car l’information fournie est beaucoup plus “falsifiable” au sens de Popper.

Michel le 12 mai 2009 à 02:05

Michel, j’espère que vous ne traquez pas toutes les hérésies que l’on peut lire sur les blogs pendant votre temps libre, car cela vous prendrais un temps fou. ;-)

Plus sérieusement plusieurs points peuvent contredire cette idée de corrections des billets dans le temps. Tout d’abord, il n’est pas toujours possible (même si c’est rare) de laisser un commentaire, la réponse serait alors au mieux ailleurs, sans lien direct avec l’article.
Ensuite, les contenus qui sont les plus critiqués sont ceux qui bénéficient d’une certaine audience, souvent parce que leur qualité est globalement bonne. Les articles dégoulinants de non-sens et de bêtises sur des blogs peu lus sont souvent laissés de coté sans correction, car on ne souhaite pas perdre de temps à les corriger (je le sais, j’ai un blog ;-)).
Enfin, quand bien même vous contre-argumentez, la hiérarchisation du contenu (contenu de l’auteur du billet en premier, présenté avec une plus grande emphase que les commentaires) peuvent laisser au mieux le bénéfice du doute au visiteur, au pire lui laisser croire que l’auteur a raison. Certes, cette vision nécessite de penser que le visiteur n’a pas suffisamment l’esprit critique, mais c’est là tout le sens de mon premier commentaire : le raisonnement de Nicolas (pas moi, notre hôte) tiens surtout si on parle des internautes aguerris.

Cela fait en partie échos à votre notion de “bien utilis[er]” les blogs. Reste que la bonne utilisation ne dépend pas seulement de l’auteur et des visiteurs critiques, mais aussi de ceux qui absorberont le contenu sans (trop) se poser de questions.

Nicolas B. le 12 mai 2009 à 05:05

Nicolas :

tes remarques sont assez justes. Ceci-dit :
“vu de l’extérieur, cette différence de poids n’est pas toujours visible”
Oui, et non. Maitre Eolas est rendu plus visible car il est relié, transmis, et remonte par les liens entrants dans les classements. L’obscur qui dit des conneries, personne ne le lie, et il n’existe pas.
Après, cette allocation d’autorité par la foule n’est pas entièrement scientifique, et elle ne comporte pas de jugement rationnel (mais correspond aussi à une logique sociale). Et surtout, effectivement, elle reste imparfaite : des blogs ne sont pas critiqués, repris avec ajouts, d’autres gagnent de la visibilité sur des conneries, etc…

Mais ce système n’est pas forcément moins parfait que l’allocation d’autorité du système médiatique. Ses dérives sont juste différentes, de même que sont ses qualités.

Les “utilisateurs avancés” (les 2 à 5% qui publient, bloguent, notent…) ont une responsabilité, importante. Le fait qu’il manque, parmi eux,de nombreuses parties prenantes au débat, de nombreux représentants de courants, d’opinions, d’expertise est un défaut réel…

A prolonger (je suis dans un café wifi, on en reparle)

NV le 12 mai 2009 à 07:05

Nicolas,

J’ai du mal exprimer ma pensée, en tout cas vous ne m’avez pas compris.

La lecture régulière des messages d’un blogueur permet, avec le temps, de se faire une idée de la qualité et du sérieux de l’auteur. Et lorsqu’un blogueur dit une grosse bétise, ou lorsqu’il fait preuve de malhonêteté intellectuelle, il n’est toujours possible de s’en rendre compte par manque de compétence sur le sujet traité. Mais avec le temps et le recul, cela devient évident. Je sais alors qu’il est inutile de perdre mon temps à continuer à lire ce blogueur.

Lorsque je j’envoie des commentaires, j’aime faire référence des messages d’autres blogeurs, messages parfois anciens, mais qui m’ont marqué et m’ont influencé. Plutôt que de chercher mes mots et de passer beaucoup de temps a écrire un commmentaire, je préfére souvent donner un lien vers une citation qui exprime ce que je veux dire mieux que je ne saurait le faire. Avec un peu de mémoire et un bon moteur de recherche, cela est possible sur le net, alors que cela n’est pas possible ailleurs.

Pour vous donner un exemple, j’avais beaucoup apprécié l’analyse faites par Frédéric Rollin du droit au logement opposable avec comme vous l’avez si joliment écrit “le texte à 2h27 du matin, l’analyse technique à 4h55, la synthèse à 5h24″
ainsi que le commentaire de Jules de diner’s room du 06.01.2007 qui va avec:”Pour être certain de me griller la politesse, non seulement Frédéric écrit la nuit, mais il obtient l’objet à commenter”.
http://frederic-rolin.blogspirit.com/archive/2007/01/06/scoop-3-le-projet-de-loi-sur-le-droit-opposable-au-logement.html

Ce fut un grand moment !

Michel le 12 mai 2009 à 11:05

Michel : Nous parlions effectivement de deux choses différentes. Je ne dis pas qu’internet ne permet pas à un lecteur avisé de se construire une liste de lecture de qualité. Je dis que l’information qui peut en être extraite peut être de moins bonne qualité que celle d’autre média. Notamment si on a peu l’esprit critique ou si on ne connait pas les codes. Nous parlions donc bien de deux choses différentes, je m’excuse de mon incompréhension. ;-)

Nicolas: Je suis d’accord avec toi pour dire que les personnes qui sont le plus visibles sur internet le sont (souvent) pour de bonnes raisons. Mais ma question est plutôt de juger de la pertinence de l’information une fois qu’on y accède. Rien ne ressemble plus à un blog qu’un autre blog, peu importe le sérieux de l’auteur.
Et nous nous arrêtons là aux blogs. Je ne parle pas des forums où la notion de méritocratie joue sur des valeurs très différentes (ancienneté, présence).
Encore une fois, je suis tout à fait d’accord avec ta vision des choses pour notre population, habituée aux codes et au fonctionnement de l’information sur internet. Je doute que le fonctionnement soit le même pour les internautes dépourvus de cette culture…

Obligeons les à lire ton livre !

Nicolas B. le 13 mai 2009 à 09:05

Michel : je pense en effet qu’il y a des différentiels, selon que l’on est un visiteur de longue haleine, comprenant et créant son propre jugement, critique, sur une publication, un blog qu’il lit depuis longtemps, et connait, et une foule de visiteurs picorant, au gré des liens et des flux qui les amènent ici ou là. Le regard critique des premiers ne rebondit pas forcément sur les seconds.

Sinon, oui pour l’effet mémoire, l’impact de ces discussions sur notre formation de jugement. Des épisodes comme celui de Rolin/Jules sur le droit au logement opposables, je m’en souviens aussi, et ils fortement contribué à former mon jugement sur ce sujet, ils ressortent à l’occasion, devenant des sources d’autorité fortes sur ce sujet.

Nicolas : entièrement d’accord. Je vais suggérer au ministère de l’éducation nationale de rendre obligatoire l’achat de mon livre par tous les lycéens (comme ça, je pourrai enfin prendre ma retraite). :)

NV le 13 mai 2009 à 11:05

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