J’appelle ça le syndrome xternisien, celui de l’écume.

On a quelqu’un de l’extérieur du web. Il s’y intéresse, un peu obligé. Mais il ne descend pas dans les bas-fonds, et se contente d’aller regarder un peu ce qui semble être l’activité qui se déroule à cet endroit.

Ca donne des choses comme ça :

@pierrehaski C’est la limite du Web: le buzz s’auto-entretient et a un effet loupe.

Enfin quelqu’un de censé. RT @Nijikid Twitter privilégie l’anecdotique. Le tps qu’on passe à faire mousser ces conneries est un vil piège.

Etc. Xavier Ternisien, l’ineffable journaliste du Monde qui parle de nouvelles technologies, parle ici de ces “buzz” qui pollueraient nos journées, notre attention.

Il se trompe.

Imaginons un reporter qui fait mal son travail en Irak. Il s’arrête à l’hôtel Palestine, où sont (étaient ?) les journalistes. Il y attrape bruits et ragots, petites nouvelles es journalistes, gossips habituels de ceux qui se plaignent de leur métier, de ceux qui reviennent d’un reportage, des racontars de professionnels.

S’il s’arrête là, et revient en France en disant ‘”vraiment, il ne se passe rien en Irak, juste des buzz de journalistes”, il n’aura rien compris, et pas fait son métier.

C’est un peu ce que fait Xavier Ternisien. Il va sur twitter. Se connecte à quelques journalistes en ligne, des blogueurs, des communicants, et une poignée d’utilisateurs avancés. Il entre dans leur cour de récréation, et se dit : “c’est ça, internet ?”. On lui aurait donc menti : la diversité, le partage, la connaissance, toussa ? En fait, ce sont des journalistes qui parlent de #buzzàlacon ?

Xavier Ternisien fait confiance à un filtre humain, qu’il a lui-même créé, qui est évidemment ultra déformant, et en tire de belles conclusions générales. Ce faisant, il conforte sa vision. Il prend un petit espace, réservé aujourd’hui à quelques professionnels, pour le web.

Je prends ici l’exemple de Xavier Ternisien comme j’’aurais pu en prendre d’autres. Le journaliste, sur le web, oublie vite son travail de terrain, d’enquête. De recherche de vraies personnes. Depuis le confort de sa salle de presse, de son écran, il retrouve vite ses semblables, et ne se rend pas compte que le web, ce n’est pas ça.

Pendant que quelques rigolos (dont je suis), relayés par des media qui leur donnent de l’ampleur, se moquent des lipdubs de l’UMP ou de Jean Sarkozy, il se passe sur le web, cette grande rue connectée, des millions de choses observables. Des tonnes de discussions sur tout et rien. Pour aller les voir, il faut prendre son sac, son carnet de notes, et ses petites jambes numériques, pour creuser, et sortir du confort de l’entre-soi. Sur le forum “actualité nationale d’auféminin”, rien que ce matin, il y a eu une vingtaine de discussions actives, impliquant des centaines de personnes. Autour de celles-ci, plus de 3000 sujets lancés. Pas de délire sur le lipdub UMP, mais des discussions de la rue, du tout venant, sur une grossesse difficile, la grippe A, des soucis de garde, des réactions à l’actualité. Autant de sujets que l’on puisse imaginer. L’immensité du web, c’est ça. Des vidéos qui s’adressent à dix personnes, des centaines de milliers de billets de blogs qui ne parlent qu’à mon voisin virtuel. Des micro-groupes, tous vaguement reliés.

Ailleurs chez quelques milliers de twitterers, on partage des photos, on note, on discute, on se filme, on s’entraide sans se connaitre, on partage nos peines… Xavier Ternisien ne voit pas ça. Il voit ses collègues. Il oublie que le web est immense, et que c’est son regard qui concentre l’attention, qui réduit cet immense volume de pratiques diverses à un buzz par jour.

C’est l’économie des media, leur faible capacité d’attention suivie, leur difficulté à durer, leur nécessité, contrainte, à  réduire les sujets et zapper, qui fait croire que le web est zapping. Ce qu iest zapping, c’est l’écume de la vague, une partie des amusements quotidiens de quelques journalistes et blogueurs. Pas la masse d’eau immense qui se situe en-dessous.

Abandonnons donc ces faux procès. La longue traine est difficile à figurer, à comprendre. Par nature, aucun d’entre nous ne peut avoir accès à la totalité de ce qui se passe en ligne, à cet instant. L’immensité donne le vertige. Cela ne doit pas être un prétexte à tirer de grandes conclusions définitives de l’écume, et pas du fond.


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14 Commentaires

« Cela ne doit pas être un prétexte à tirer de grandes conclusions définitives de l’écume, et pas du fond. »

Vous voulez mettre au chômage tous les diplômés d’université, Sciences-Po, l’ENA et autres malheureux recalés à l’entrée des lycées professionnels ?

Gus le 15 décembre 2009 à 01:12

Oui, c’est vrai et quand on a l’habitude de Twitter on ne voit même plus les lol, fail, lipdud et autres lefèvre ou jeansarkozypartout. Ils sont comme les bannières de pub: on développe une forme de cécité à leur endroit.

Les journalistes que tu décris semblent se concentrer sur cet élément du décors.

Mais c’est assez cocasse de la part d’un bourgeois du XVe arrondissement qui pratique les joies de l’entre-soi de fustiger chez les autres un manque de curiosité à l’égard du populo!

Eric le 15 décembre 2009 à 01:12

Mouais. Un point de vue mitigé. Lorsque je compare deux polémiques (Jean Sarkozy à l’EPAD et la suppression du juge d’instruction), l’on se rend bien compte, désolé, que Twitter, le net, le buzz, dans leurs définitions générales, se cantonnent à ce qui est fun et, surtout, à ce qui constitue la masse des avis.

On ne buzze que ce qui est buzzé par les meneurs de troupes, on s’marre un bon coup, on fait des fake, vidéos, compte twitter and co…

Alors finalement, je suis mitigé sur ces questions. Le net traite du fond ? Ouais. De moins en moins. La faute à la course à l’instantanéité.

Seb de CaRéagit le 15 décembre 2009 à 01:12

Cette réflexion aurait sans doute méritée d’être moins polluée par les attaques personnelles (je précise que je connais pas ce journaliste, je l’ai juste sur ma timeline). Vous avez consacré beaucoup de signes à l’anecdote, au particulier, au lieu d’approfondir les points forts de votre argumentation, quel dommage ! Construisez donc votre propos sur du positif… et laissez le fiel aux autres.

See Mee le 15 décembre 2009 à 02:12

Juste une question : vous repondez a un article de xternisien, ou a deux de ses tweets ? Parce que assimiler un tweet a une « belle conclusion », c’est aller un peu vite en besogne il me semble…

Anne le 15 décembre 2009 à 05:12

Gus : tout de suite les grands mots !

Eric : oh oui je suis un vilain boiuregeois qui ne fréquente que la hôooote et ne consens jamais à fréquenter le bas peuple. Seules m’attirent les lumières de la jetset.

Seb : pas d’accord. #jeansarkozy, c’st maxi 1% des twits écrits en France pendant le pic. Ca ne masque pas. Et la diversité est ailleurs que dans le petit milieu des blogueurs et journalistes associés. C’est ce que je veux dire : le web ne peut pas être masqué par twitter.

See Mee : oui, c’est vite écrit, je le concède. Mais aussi un sujet que je développe, de billet en billet, depuis des années déjà, donc juste une redite pour moi, un nouvel exemple. Pour plus de détail, j’ai écrit un livre en 160.000 signes, sans attaque personnelle (il s’agit ici d’une toute petite pique).

Anne : je ne réponds à personne. Je cite deux tweets comme l’exemple d’une attitude concernant le web, d’une paresse d’enquête. Xavier Ternisien en produit beaucoup du même genre, ainsi que des articles où il a une tendance nettement plus forte à dire que « le web c’est comme ça » à partir de deux citations de collègues journalistes glanées sur twitter. De ce point de vue, il fait nettement pire que moi.

nv le 15 décembre 2009 à 06:12

C’est bien de le reconnaitre: un premier pas de fait. ;-)

Eric le 15 décembre 2009 à 06:12

Merci de votre reponse.
Je me sens mal a l aise face a votre post parce que j’ai du mal a discerner ce a quoi vous faites reference chez xternisen (que je ne connais pas et que je ne suis pas sur twitter). Vous dites vous-meme que twitter est un cour de recre, je ne peux donc pas me fonder sur des bribres de propos de recre pour me faire une idee du personnage. Quand a son dernier article papier disponible sur google news, je le trouve tres equilibre. Il y decrit la confrontation des politiques avec le web sans emettre de jugement de valeur sur le web lui meme ; il y renvoie plutot l idee que le web est un fait de societe et qu’il est necessaire de s y adapter. Bref. Ne pouvant pas m’appuyer sur des elements solides pour me faire ma propre idee sur la partie adverse, je reste avec l’impression, peut-etre fausse, que vous attaquez un individu parce que globalement vous ne l appreciez pas trop et que ses derniers tweets vous irritent. Vous me direz que vous etes chez vous et que vous ecrivez ce que vous voulez. C’est vrai. Mais remettre en question la competence professionnelle d’un individu sur un blog ayant l’audience du votre, peut avoir des implications que vous ne pouvez ignorer.
Je reste donc avec ma question: ou sont les faits ?

Cordialement

Anne le 15 décembre 2009 à 07:12

Anne :

- je n’ai aucune rancoeur ou animosité particulière contre Xavier Ternisien. Rien de personnel.

- Je trouve qu’il matraite le sujet du web, en restant en surface des mots et des concepts, ce qui est dommage. Et qu’il n’acoute pas, reste sur des idées préconçues.

- Son dernier article sur les politiques face au net est tout à fait révélateur. LE web y est présenté comme un tout, comme unique, comme un danger unforme, une manace qui lancerait sans arrêt des buzzes contre les ministres. C’est une vision hyper réductrice, un choix engagé, de caricature du web. Pas un pâpier objectif, fouillé. LE rôle des media, et des journalistes professionnels, dans cette séquence, est très réduit. Le rôle des chaines d’information aussi. Le web n’est pas vu autrement que par la petite lorgnette de ce qu’il veut bien en voir : les 150 comptes twitter de collègues qu’il suit.

Xavier Ternisien n’est ici qu’un exemple. J’aurais pu me passer de cette incarnation, mais c’eût été puéril, et se détourner du sujet : peut-on, au Monde, couvrir sérieusement le sujet qu’est le web ? Avec de l’enquête, du terrain, de la recherche ?

Enfin, ce blog n’a pas beaucoup d’audience. 150-200 visiteurs par jour en moyenne. Voyez que l’attaque est limitée.

Sinon, je vous invite à creuser ailleurs : nombreux sont les articles ayant critiqué son travail (il a même été l’objet d’une importante polémique, en venant à des mots assez forts avec des collègues patrons de rédactions web, en lançant le concept de forçats du web).

NE le défendez pas, il le fait très bien tout seul. Et bien désolé que vous n’ayiez pas tout l’historique : il suffit de parcourir le web pour le suivre. Mon blog ne s’adresse qu’à une petite frange d’habitués.

nv le 15 décembre 2009 à 08:12

Merci, je saisis mieux votre point de vue.
C’est vrai qu’il y a le fond et la surface du web. Mais plus que d’ecume je parlerais de vagues. Sans doute le journalisme papier parle-t-il surtout des vagues, parce que ce sont elles qui peuvent, potentiellement, creer des evenements ou en modifier le cours.
Est-ce qu’on ne peut pas concevoir que sur le web, un buzz, c’est un evenement, quant aux « millions de choses observables » et autres « tonnes de discussions sur tout et rien », c’est un non-evenement, davantage un etat; ca vaut bien evidemment la peine d’en parler mais peut-etre sous un autre format (documentaire, enquete magazine de 5 pages + photos) que le format news.

Anne le 15 décembre 2009 à 11:12

Anne : je ne généraliserais pas en parlant du journalisme papier en général. Il y a dans la presse de très bons traitements du web, qui vont creuser ce qu ise passe, en partant des vagues. Qui ne s’arrêtent pas à l’écume. Encore une fois, c’est partout pareil : il y a des journalistes qui couvrent un événement en interrogeant uniquement une personne vite disponible, servie sur un plateau, ou en compilant les infos que fournissent leurs confrères, et d’autres qui enquêtent.

-
Le buzz, ça n’existe pas. Il existe une infinité de circulations d’arguments, de choses diverses. Un truc qui circule auprès des 150 personnes que lit Xavier Ternisien, ce ‘est pas forcément « un buzz ». Par exemple : la vidéo, en 2007, qui s’intitulait « le vrai sarkozy » a été vue par près de 2 millions de personnes, sans faire l’objet de véritables articles dans la presse, quand celle-ci s’enflammait pour un « buzz » vu par 2000 personnes.

Ce que je dis juste, c’est que les lunettes et les micros sont rarement posés au bon endroit. Et qu’il vaut mieux éviter d’appeler cet endroit le web.

nv le 17 décembre 2009 à 11:12

Préambule : « quelques rigolos (dont je suis) » Franchement, si on devait te qualifier je dirais, sérieux, assez créatif (tu as le mérite de traiter des sujets qui te sont propres et qu’on ne trouve nul part ailleurs), cultivé, mais pas rigolo…

Bon, alors sinon , moi je suis assez d’accord Ternisien sur la vacuité (un mot à la Nicolas) d’Internet et du buzz. Il est par exemple plus facile, moins ennuyeux de discuter et de tailler les paroles de Nadine Morano, que d’engager une vraie réflexion sur l’insertion des jeunes des quartiers d’origine étrangère. Internet donne aussi la parole à tout le monde et tout le monde peut s’exprimer sur ce média, mais tout le monde n’a pas la capacité de produire du raisonnement intéressant : « une grossesse difficile, la grippe A, des soucis de garde, des réactions à l’actualité ». Passionnant ! Remarque 98 % des blogs qui se disent sérieux, ne sont pas plus intéressants que de la discussion de café du commerce. le bruit c’est la vague, l’intérêt c’est l’écume.
Désolé, mais je pense, Nicolas que tu fais partie de l’écume.

politoblog le 17 décembre 2009 à 05:12

Il serait toujours plus aisé de payer des troupeaux d’abrutis à étaler leur ignorance dans la meilleure langue qui soit plutôt que d’essayer de faire taire les rares hommes clairvoyants à vouloir encore s’adresser à leurs semblables.

Autrefois, ce qui ne coûtait pas cher, c’était la presse : tant de fils de bonne famille se refusant à collaborer à l’effort de construction sociale suffisaient bien pour devenir de pédants intellectuels armurés de pesantes convictions soigneusement entretenues par la meilleure éducation. Et pour ceux qui n’y parvenaient pas, restaient le service public, l’université et la politique.

Maintenant, nous avons le Web : qui contribue à la lucidité de ceux qui le désirent, mais réduisent aussi et encore les coûts d’entretien d’une masse croissante d’ahuris payés à brouiller tout message de progrès, par définition, nuisible aux bénéficiaires de l’ordre établi

Double Cheese Trolling le 18 décembre 2009 à 03:12

Certain ne prenne pas la peine de gratter le vernis et voie juste le dessus.

Sebansky le 4 février 2010 à 06:02

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