Ca va déborder de commentaires sur le rôle du web dans la révolution Tunisienne. Autant anticiper un peu.
On voit déjà les articles venir. L’angle du web et la Tunisie fleurit déjà. L’article de presse relatera la couverture faite, et piochera dans deux ou trois exemples. On retiendra des bétises, comme pour la révolution iranienne et twitter. Quelques joyeux prophètes des nouvelles technologies diront que c’est une suite de Wikileaks (si, si, ils osent – et j’avoue être hyper déçu par Sullivan, qui fut un temps un modèle), et d’autres y verront l’impact de twitter, qui lie les populations du monde entier dans un agenda global, forçant les gouvernements à agir.
Foutaises ?
Explorons un chouia plus. De ce que j’ai pu en comprendre.
D’abord, oublions twitter et Wikileaks. Twitter n’est pas vraiment utilisé en Tunisie. Les révélations de Wikileaks n’ont pas touché l’opinion publique Tunisienne, lui apprenant des choses qu’elle savait déjà, d’une source lointaine, peu évoquée. Elles n’ont pas été une étincelle.
Alors ? Quelques points.
Premièrement, il faut noter le fond. La connexion de jeunesses des deux côtés de la Méditerrannée. Langue commune, partiellement, et aspiration à un mode de vie proche, adoption d’outils communs, quand ils n’étaient pas interdits. Proximité créée, qui n’a pas d’impact sur les Français, mais sur les Tunisiens : ils créent des codes communs, une proximité du quotidien d’autres pays, une familiarité. Mais on n’est pas ici déterminant : cela fait longtemps que les Tunisiens savent comment on vit dans des pays développés : leurs familles, les immigrés et les Français d’origine tunisienne sont des liens plus forts.
Deuxièmement, l’habitude. Une liberté d’expression, contrainte, mais volontaire, d’activistes qui sont des gens comme vous et moi, et viennent à la liberté d’information par ce nouveau media moins contrôlable, malgré toutes les tentatives. Des “blogueurs”, qui créent des brèches, peu à peu, dans un régime de contrôle et sublimation de la réalité. C’est le mouvement de fond : on se déshabitue de la propagande, en découvrant que, oui, c’est possible.
Troisièmement, les événements. Et le rôle des media sociaux parmi eux.
L’impact est ici autant national qu’international. Sur le territoire tunisien, j’ai du mal à en juger : quelles ont été les pratiques réelles des Tunisiens pendant les événements, leur accès à l’information, les relais de mobilisations, les médiatisations entre pairs des événements ? Très difficile à dire : il faudrait étudier sérieusement.
Sur l’impact international, la médiatisation des événements, on peut avancer des pistes un peu plus sûres.
D’abord, l’impact joue sur le fond. C’est ce que j’appelle le rappel à la réalité pour les media, une pression du réel transmis par le web. On a vu, en France, un traitement médiatique évoluer de manière progressive. Pendant longtemps, un mouvement qui se cherche, et a du mal à qualifier le mouvement. On parle d’émeutes, de violences. La réalité du mouvement perce mal, les traitements hésitent énormément. Les preuves qu’apporteront les vidéos, qui circulent via twitter jusqu’aux rédactions, et les nombreux billets de blogs envoyés ou publiés permettent de mieux saisir un mouvement que les journalistes, très empêchés d’agir, ont du mal à couvrir, et saisir.
Cet impact est fort. Il va forcer le gouvernement à évoluer dans sa qualification, au fur et à mesure que la perception générale des événements évolue. Cela ne va pas changer la position officielle de la France à l’égard du gouvernement (malheureusement – je ne reviendrai pas sur les propos de MAM, scandaleux à plusieurs reprises), mais revenir également en Tunisie, où les media français et étrangers servent d’impact positif, moins sur la population générale que sur les acteurs au cœur de la mobilisation.
Dans les autres pays, on peut imaginer que le traitement médiatique, dans son contenu, ait été également modifié, influé par l’apport d’images et traitements transmis par Twitter. Evolution dans l’agenda, aussi, par les media comprenant qu’il se passe quelque chose à travers leur newsroom commune, cette centrifugeuse. Evgeny Morozov semble partager ce point. En revanche, ne fantasmons pas : des millions d’Américains n’ont pas été connectés aux millions de Tunisiens par les media sociaux.
Dans tout cela, oublions les outils. C’est un mix de blogs, de youtube, de twitter et de facebook (moins) qui a permis la transmission, principalement à des media (ou assimilés, des leaders d’opinion ultra connectés en ligne). Ce n’est pas une révolution twitter, ni wikileaks.
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Et surtout, c’est une révolution qui trouve ses fondamentaux tellement ailleurs (faim, répression, corruption, inégalités…) que la place des media sociaux dans cette page d’histoire devrait moins nous intéresser que ce qui va maintenant advenir…
(Et là, je me demande pourquoi j’ai écrit ce billet, et vais me coucher)
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EDIT après premiers commentaires et un peu (trop ?) de temps passé en ligne à essayer d’observer et comprendre.
1. Oui, Facebook est essentiel, dans la diffusion de l’information. C’est une libération de l’information et de la parole en réseaux, sans intermédiaires. Je peine néanmoins à trouver des points d’agrégation, et le phénomène est difficile à lire, au-delà d’indices (comptes actifs, transmission de vidéos…) : jusqu’où Facebook est-il allé en pénétration et circulation de l’info et en libération de l’expression ?
2. Dans la libération de la parole, j’ai une intuition. L’habitude progressive à une parole, en cercles restreints, plus libre, longue et progressive, par le biais du web. Puis, au coeur des événements, l’intolérable contraste entre la propagande et la réalité, telle que montrée en ligne, qui casse un statu-quo qui régnait par la censure et la menace. Le rôle des vidéos, photos et témoignages postés en ligne et envoyées est déterminant comme objet qui permet la transformation du mouvement spontané de la jeunesse en révolte générale.
3. Wikileaks a peut-être, un tout petit peu, joué comme un moteur pour les opposants : des petites gens peuvent faire acte de transparence sur un gouvernement déjà démocratique. Pourquoi pas nous ?
12 Commentaires
[...] un post publié le 15 janvier, le blog Meilcour dresse lui un bilan nuancé de l’impact d’internet sur l’évènement. S’il reconnaît qu’internet a [...]
Quel impact d’internet sur la révolution tunisienne? | Affairer.com added these pithy words on jan 15 11 at 19:04Oui bien sûr, il ne faut pas surestimer Twitter, Facebook Wikileaks et Youtube, d’autres révolutions Twitter du passé nous ont appris à nous méfier de ces conclusions hâtives. Mais selon les opposants, l’impact des réseaux sociaux a été réel. Cf Ben Brik http://www.slate.fr/story/32201/facebook-manifestations-ben-ali-sidi-bouzid-tunisie
On est dans un pays qui est très connecté, même si très surveillé par le pouvoir (d’avant. Et d’aujourd’hui?). J’ai reçu ce vendredi AM des mails de Tunisiens à qui je demandais ce que disait la télé. «La télé, il n’y a rien, tout est sur Facebook»…
Juste pour te signaler que Hervé Gattegno du Point exprime une opinion différente sur wikileaks http://www.lepoint.fr/politique/parti-pris/14-01-11-ben-ali-victime-de-l-effet-wikileaks-14-01-2011-129670_222.php , qu’il argumente avec la chronologie des faits
Oui les commentaires vont déborder de toutes parts et nos chers politiques ne seront pas les derniers pour amener leur pierre de boulechitte à l’édifice ( ça a déjà commencé sur les chaines d’info ). Donc je rajoute mon morceau de nawak.
L’évidence nous force à constater que bien que le processus de reversement du régime tunisien par “la révolution du Jasmin” ( c’est clair que le Jasmin est en fleur des 2 côtés de la méditerranée en ce moment..) ne soit pas encore terminé on traite déjà de l’”après Ben-Ali”. Comme si c’était fait !
Facebook ou twitter n’ont pas fait la révolution à Tunis, ils ont juste donné par leur effet tam-tam, leur chambre d’écho propre aux RT et groupes divers sur FB cette petite impulsion qui permet certains de se dire “ben moi aussi j’y vais” ou “ouais on me regarde, donc j’y vais”.
Et, pour presque terminer, ça me permet à moi le geek blanc européen assis devant mon écran au bureau puis dans mon salon de “participer” au renversement d’un régime autocratique que je dénoncais gentiment aux copains qui allaient bronzer là bas en hiver.
Sinon c’est quand même aussi un putain d’exemple que les manifs ça peut servir !
J’ai pas fini d’user mes semelles.
bonsoir
tu as sans doute raison pour twitter et wikileaks, en revanche je trouve que tu sous-estime facebook qui est depuis longtemps un exutoire pour les tunisiens qui ont pris l’habitude de partager les clips video, photos et “envolées lyriques” entre amis dessus, , et ce n’est pas seulement les classes aisées de la banlieue nord. Mais jusqu’au week-end dernier, quasiment personne n’osait poster son opinion politique sur son mur.
Videos, photos et “vraies critiques” ont commencé a vraiment fuser de toutes part depuis le début de la semaine, mais egalement :
- les alertes sur les manifs, les appels a l’aide d’un quartier a l’autre, les analyses croisées après les interventions tv, les numéros de tel, les infos issues de cadres de l’armée qui donnaient des indicaitons a leursd familles, qui relayaient,…), les appels au calme, les rappels sur la constitution pour comprendre ce qui aller arriver. ces infos reçues par les moins de 40 ans sont partagées en famille, regardées et partagées entre voisins…c’est FB qui a fait le lien entre toutes les videos, photos et posts de blogs avec une soudaine libération de la parole et a provoqué leur démultiplications.
Voilà ma petit contribution, non scientifique, au vu des énormes listes de posts et commentaires, liens et viedoas partagées de tous les murs de mes amis tunisiens. Bonne nuit !
Je partage grandement ton analyse et il est vraiment fatiguant d’ entendre partout que les médias sociaux sont le terreau de telle révolution. C est bien la répression, la privation de liberté et la misère qui poussent les gens dans la rue et pas une série de tweet.
Par contre je suis d’ accord avec Francois et le poids très important de Facebook. Moi qui traine dans la sphère libérale, et en particulier sur Facebook où je suis “ami” de nombreux libéraux (et y compris des libéraux tunisiens, il y a toujours plus de libéraux dans les pays vraiment privé de liberté), j ai très vite (avant Noël) vu tourner des vidéos de manifestations mais surtout des discours d’ avocats qui haranguaient la foule. Comme tu le dis c est sur le web et non dans les médias traditionnels que j ai le plus tôt compris la profondeur de qu il se passait en Tunisie. Mais c est uniquement sur Facebook que j ai vu cela avec de très longues séries de commentaires sous chaque contenu. Bref tout cela pour dire la lapalissade suivante: les médias sociaux sont un proxy de l information fonction de qui sont nos connexions/ amis. Sur twitter je suis plutôt entouré de Geek et de journalistes et sur Facebook de libéraux: j ai donc vu plus tôt et plus fort les infos sur la Tunisie sur Facebook. Mais dans tous les cas, sans Internet je n aurai que tardivement appris et compris cette révolution qualifiée de “mouvements” dans les médias traditionnels.
Et ça c est quand même un grand changement mais qui a mon avis vient plutôt des cameras dans les téléphones, des appareils photos numérique à 100€ et d’ outils de diffusion simples et gratuits.
bien sûr la connaissance de l’Europe par les flux migratoires et l’histoire ne date pas d’hier, mais le web amène une immersion différente. Avoir des nouvelles de la France ou nager dans le même bain social via facebook que des européens, de la famille éparpillée dans le monde, c’est un peu différent, parce qu’on oublie un peu, et la déconnexion pour un retour au monde réel devient plus dur.
Me semble-t-il.
Dire que c’est une révolution twitter n’a pas grand sens (d’ailleurs qui le dit vraiment?) mais je crois profondément que ce brassage planétaire, cette imbrication globale 2.0 pousse dans le sens d’une exigence toujours plus forte de démocratie.
C’est un des éléments, avec la pression des remontées de terrain qui impactent l’opinion publique mondial(ist)e.
Ce qui est désolant c’est de traiter des sujets du moment sans une enquête de fond
Prendre ce qui passe dans l’instantané et en parler sans recul sans analyse sans connaissance
Article très intéressant, merci
Assez d’accord avec l’ensemble. Juste un petit bémol sur la diffusion de Twitter en Tunisie, laquelle semblait moins anecdotique en temps réel que l’estime votre lapidaire “Twitter n’est pas vraiment utilisé en Tunisie.”
A creuser…
Hum… un peu de lecture pour y voir plus clair ?
http://www.readwriteweb.com/archives/revolution_20_rebooting_tunisia.php
Fabrice : désolé, je ne trouve pas ton article si éclairant. Le départ de Ben Ali serait du en grande partie aux Anonymous et au soutien international ? Et Facebook ? Et ce n’est pas une “révolution twitter” comme en Iran.
Désolé, quand tu parles de confusion, je la vois plutôt dans ton article. Je n’ai toujours pas compris, dans ton article, ce que ces outils pouvaient changer,et comment ils avaient été utilisés, concrètement…
N’importe quoi, le fantasme du bobo technophile qui n’a plus comme lien avec la Tunisie que ses vacances à Djerba et le plat à tajin qu’il a ramené de ses vacances.
Ce qui fait une révolution c’est la rue et ce qui motive une révolution, ce n’est jamais des idéaux de liberté mais des contingences matérielles comme la nourriture, le logement, le coût de la vie … etc. Il faut peut être relire ses livres d’histoire pour comprendre comme se déroule une révolution, plutôt que de se fier à un phénomène de mode débile selon lequel Internet et les réseaux sociaux seraient la réponse à tous nos problèmes et toutes nos questions