Morandini n’est pas un système qu’il faudrait dénoncer. Il est un syptôme marrant.
Je rentrais du boulot dimanche, en voiture, en écoutant le sympathique et irritant Frédéric Martel (sympathique par l’ambition, de la culture de masse, numérique, par ses choix de sujets, par ses chroniqueurs, irritant par cette impression parfois de tomber totalement à côté de l’essentiel, d’être par trop amoureux de l’écume, du pop qu’il vient de découvrir, bref, ce n’est pas mon sujet, ça vaudrait le coup, si j’en avais le temps, de partager avec quelques auditeurs ce qui va, ne va pas, chez Masse Critique…).
Martel recevait Jean Marc Morandini. Vous savez, celui qui tient trois heures chez Europe 1, une sur Direct 8, deux chroniques quotidiennes dans les journaux de Bolloré (Direct matin et Direct soir) et un site internet, jeammarcmorandini.com (je ne mets pas de liens, comme il le fait lui-même, tentez d’aller voir par vous-même).
Bref, sur France Culture, c’était un peu la réception de l’hydre, du monstre. Et on avait comme chroniqueur Pascal Riché, l’anti-Morandini. Là où Morandini recycle tout, ne vérifie jamais rien, balance et rebalance, Riché, c’est déontologie et amour du journalisme avec un grand j. Et Pascal est un des meilleurs journalistes de France. Sauf qu’il s’est fait volontiers prendre au piège par le vilain Jean-Marc, en direct. Et que la critique Martelienne de Morandini est globalement passée à côté, offrant à l’intéressé une très belle occasion de nettoyer un peu sa réputation de vilain élève de la classe médiatique.
Reprenons.
Pascal Riché a bien caractérisé ce qu’est Morandini, aujourd’hui, en reprenant quelques bons concepts de l’analyse des media – l’infotainment, le personal branding, le versioning – et en disant avec justesse qu’il arrive à concilier public de professionnels et grand public.
Côté Martel, c’était une reprise de l’enquête de télérama, qui visait à dénoncer un système. En gros :
« Le mécanisme est simple : Morandini relaie une rumeur sur son blog, la dément sur Europe 1 puis résume toute la polémique sur Direct 8. A lui seul, il fait l’actu. »
Bref, on tente de dénoncer dans cette enquête, et d’en parler dans l’émission, sur l’angle d’un système bien rôdé, rentable, assez impressionnant. Avec une pointe de dénonciation générale, sur quelques aspects peu reluisants du fonctionnement dudit système.
Sauf que.
Sauf que Morandini, ce n’est pas vraiment un système. C’est le morpion d’un système. Ce n’est pas juste de l’infotainment, c’est une dérivée de l’infotainment, qui pompe avec plaisir le système médiatique de ses recettes, sans jamais rien produire, tout en créant, de ce fait, une attraction et une concurrence. Cette caractérisation fut assez absente de l’émission, comme de l’enquête.
Morandini ne produit rien. La plupart de ses scoops, il les reprend de sources diverses. Il fait plus que reprendre ou citer, comme il l’a dit plusieurs fois à l’antenne. Il reprend à son compte, s’embarrasse à peine de citer sa source, colle tout un tas de gros “EXCLUSIF”, met bien en valeur la contribution de JMM dessus, met son gros logo en haut de la vidéo, et hop, chope tout le joyeux trafic des autres, sans jamais redonner.
JMM, c’est le morpion médiatique de l’ère numérique. Celui qui a compris que l’information est une commodité, que personne n’en est vraiment détenteur. Il vous mettra ainsi du Yann Barthès tous les jours, sans logo Canal sous la vidéo, sans un lien, sans rien qui permettre à Canal Plus de bénéficier en retour de son agitation. De fait, son site n’est pas juste un site sur l’actu des media. C’est un réceptacle à ce qui pourrait faire agenda, et donc trafic : Morandini pompe les contenus, pour pomper l’audience ensuite.
Il pompe tellement fort et tellement vite qu’il est devenu incontournable pour le petit monde de l’info en temps réel. Aussi incontournable que désagréable : on ne peut plus s’en passer. Dans les chaines d’info en continu, son site est ouvert en fond d’écran en permanence, alors que le site de la chaine n’est souvent même pas vraiment consulté. Comme il pompe tout, il est utile : on ne passe plus à côté de ce qui fera buzz, dans la rubrique people-télé, à tout le moins.
Morandini est très malin. Il ne pompe pas trop non plus. Il met les noms, et ne creuse pas. Il remplace : au lieu d’un long article ou d’un documentaire, il prend quelques secondes, résume en un paragraphe, et hop, emballé, voilà une news. il fait de la radio sur le web.
Il n’est pas un système. Il est un joyeux symbole de l’agonie d’un système d’information professionnelle en temps réel, avec sa dérive d’information people et de surcouverture d’un nombre réduit d’événements autocentrés. Il est un passager clandestin dans un bateau ivre. Il ne paie pas son billet, mais comme tout le monde dégueule, il a bien le droit.
Et Morandini a beau jeu. Il ne voit pas la différence entre ce qu’il fait et du “journalisme de liens”, du recyclage de l’info, tel qu’il se pratique désormais partout. Sa réponse à Pascal Riché, qui lui reprochait de ne pas “faire de liens” sur les articles, est très bien vue : “et pourquoi je devrais ?”. Hein, alors, information wants to be free, non ? Alors merde, je copie-colle, moi, ça te gène, coco ? Chez Pascal Riché, il y a le présupposé qu’il faut informer, potentiellement donner à quelqu’un la capacité d’aller plus loin, par un lien, un désir de guider. Morandini, lui, s’en contrebalance. Il bouffe, il pompe.
Morandini, c’est un hacker capitaliste, en quelque sorte. Le parfait passager clandestin. L’homme qui, par son activité de pillage (gentillet), montre l’inanité d’un monde. De ce point de vue, il est à la fois inquiétant (il pourrait forcer à une régulation encore plus drastique de la propriété intellectuelle), et amusant (il nous montre qu’un certain monde tourne à vide, en faisant son audience de la télé).
En fait, tout ça était en creux dans l’émission de Morandini. Son absence de critique, son comportement de bouffeur de buzz, tout ça était pressenti. Ne pouvait-on le rendre un peu plus explicite, plutôt que de simplement le mettre en scène, dans une émission qui se veut analytique ?
On attend l’article sur jeammarcmorandini.com pour y remédier…
16 Commentaires
[...] Meilcour.fr » Morandini chez Martel : à côté du sujet ? "Morandini, c’est un hacker capitaliste, en quelque sorte" nous dit Versac [...]
L’Observatoire des médias » links for 2010-02-10 added these pithy words on fév 10 10 at 10:04Martel c’est le mec qui préfère Diam’s à Renaud Camus, non ?
Plus sérieusement, Morandini est un gros cynique mais au moins il ne s’en cache pas, il est dans son rôle. Qu’est ce qui est le plus grave ? Le site grotesque Jeanmarcmorandini.com(mandanture), ou les rencontres stellaires de Bouygues et d’Orange légitimées par le label France culture. La dérive cul-culturelle de France culture est affligeante : en lieu et place d’une vraie critique du spectacle, on a la bouillie conformiste de Martel.
Accuser JMM de hacker trompeur. Un hacker est quelqu’un qui agit sous couvert, qui ne révèle pas son identité. C’est plutot le contraire dans son cas, il monte une marque sur son nom! C’est vrai qu’il un peu au limite en terme de courtoisie journalistique, peut etre que la CCIJP pourrait se pencher sur son cas. En tous cas, on a bien l’impression que son succès dérange. Après tout on est libre de regarder ce qu’on veut, c’est bien ça la démocratie!
Tomlesuisse : oui, je suis d’accord. Le mot est trompeur. Plutôt un capitaliste, vaguement bidouilleur sur les bords.
Achab : pas d’accord. Il y a dans l’ambition de parler de culture de masse, sur France Cul, sans être forcément dans l’analytique lourd, quelque chose d’intéressant. Le travers, c’est ce surf parfois trop général sur “ce qui se passe”, qui n’est pas aussi générique que ça.
Alors :
1) C’est franchement méchant pour les hackers
2) C’est franchement méchant pour les capitalistes
C’est bien le contraire : l’émission nous offre du Morandini en direct pendant 1h : on va enfin pouvoir l’analyser sérieusement (l’enquête Télérama n’était qu’une étape au vu des informations de l’émission !).
Très bien vu, l’article.
D’après ce que tu dis, le cas Morandini pourrait également servir de critère de maturité de l’audience : savoir détecter que l’information est prise dans une spirale descendante ou au contraire vertueuse, c’est de fait rejeter ou non Morandini.
Corollaire : ne pas le rejeter, c’est l’accepter.
À TomLeSuisse : En quoi agir sous couvert est-il censément constitutif d’un hacker ?
Et à Nicolas : En quoi Morandini serait-il un hacker en quelque façon que ce soit ? Je ne comprends pas bien…
C’est vrai que l’émission Masse Critique avec Morandini n’était vraiment pas très intéressante.
Qualifier Pascal Riché de meilleure journaliste de France, pourquoi pas, je n’en sais rien. Mais son journal Rue 89 concentre de mon point de vue un certain nombre de défauts :
Des articles vraiment mal écrits, qui confondent information, analyse et point de vue; des sujets qui sont un peu toujours les mêmes; l’obsession outrancière de déceler partout l’œuvre maléfique de Sarkozy; une rubrique économie qui n’aborde que ses aspects “micro”, etc…
J’ai trouvé intéressant et amusant le billet, entre autres le passage : « Il est un passager clandestin dans un bateau ivre. Il ne paie pas son billet, mais comme tout le monde dégueule, il a bien le droit. »
L’article de Télérama avec l’explication du mécanisme, pas mauvais non plus (”Le mécanisme est simple [..]“).
Comme tu l’expliques, JMM se fait aussi pomper, en retour. Il prend du contenu, mais il rend autre chose, qui est plus précieux que le contenu: l’organisation du contenu.
Morandini a réussi l’exploit de devenir incontournable dans le monde du PAF alors qu’enrealite,il n’est rien

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